Son Excellence Jean-Daniel Lafond - Fonds Canadiana

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Déjeuner-causerie avec les membres du conseil
d’administration du Fonds Canadiana

Ottawa, le samedi 29 mai 2010

Je tiens tout d’abord à saluer votre travail, votre mission, votre engagement pour sauver notre patrimoine, pour maintenir vivant notre patrimoine et enfin pour sensibiliser la population à l’importance des arts et de la culture comme partie intégrale de notre identité et comme ressources essentielles pour une société forte.

Tout d’abord sauver le patrimoine canadien.

Depuis 20 ans maintenant, vous sillonnez le pays afin de rassembler les trésors de l’histoire de notre pays. À ce jour, vous avez réuni plus de 7 000 meubles, œuvres d’art, objets rares et anciens grâce à des dons et des achats ciblés. Certains diront que tous ces objets servent d’abord à décorer les sept résidences officielles du Canada. Certes, ils ornent les murs et les salles publiques de Rideau Hall, du 24 Sussex, ou encore de la Citadelle; ils invitent les visiteurs ou les dignitaires étrangers à voyager dans notre histoire et à découvrir le talent de nos artistes contemporains. Mais ils sont bien plus que décoratifs. Dans l’esprit de Magritte, j’ai envie de vous dire, presque à la blague, que lorsqu’on regarde cette armoire en pin vert-bleue dans le salon Pauline Vanier à Rideau Hall, on pourrait déclarer « ceci n’est pas une armoire ». À première vue, on remarque un meuble imposant, qui se marie harmonieusement dans cette salle. Mais cette armoire nous en dit plus. Retrouvée dans un grenier quelque part au Québec, elle porte l’héritage français, le style peint des meubles du Québec, et se retrouve aujourd’hui au cœur de l’ancienne résidence des gouverneurs généraux, britanniques. Résidence aujourd’hui occupée par une femme noire, arrivée au pays comme réfugiée politique. Grâce au travail du Fonds Canadiana, cette armoire nous conduit à revisiter notre histoire française, puis britannique et, enfin, contemporaine. Elle porte en elle le sens de tous les métissages de notre pays.

Votre démarche me fait grandement penser à celle de Viollet-Le-Duc. Il estimait que « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » Eh bien, lorsque je me promène dans les couloirs de Rideau Hall ou de la Citadelle, je ressens très précisément cette mosaïque de styles et d’époques qui n’ont jamais existé ensemble à un même moment donné. C’est aussi pour cela que je dis que votre travail, cet assortiment d’objet, de styles et d’époques, est un voyage à travers les pages d’un livre d’histoire canadienne.

Mais vous avez avec raison décidé de décliner le patrimoine au présent. Notre patrimoine est aussi fait de tout ce bouillonnement créatif des artistes contemporains. En partenariat avec la Banque Royale du Canada, vous encouragez les artistes émergents canadiens de toutes les régions du pays. Non seulement vous offrez des bourses à ces artistes, mais vous assurez surtout le rayonnement de leurs œuvres exposées dans les musées du pays, puis acquis par le Fonds Canadiana. Certaines seront visibles dans les résidences officielles.

En cela, vous faites un travail essentiel de médiateur culturel en invitant dans cette démarche citoyenne les partenaires du monde des affaires et les mécènes à prendre une place entière dans ce processus.

Garder vivant notre patrimoine et l’intégrer au présent, c’est sans contredit faire preuve d’un engagement réel, oui pour l’histoire, mais aussi pour l’éducation. Une éducation qui passe immanquablement par la culture, car histoire, éducation et culture sont intimement liées.

Comme je le remarque depuis quelques temps déjà, au Canada, le mot culture a changé de sens. Les 50 forums Points des arts que nous avons tenus au pays nous ont confirmé cette évolution du concept même de culture. L’idée d’une culture élitiste, des arts réservés à une minorité, laisse peu à peu la place à un concept plus large, plus inclusif, celui de la créativité pour tous, avec tous, et dont on mesure de plus en plus les effets positifs sur la communauté.

Depuis presque cinq ans maintenant, à Rideau Hall, à l’occasion de la remise des prix qui célèbrent le talent de nos artistes, mais aussi lors de nos visites à travers le Canada et à l’étranger, nous avons, la gouverneure générale et moi-même tenu 50 forums Point des arts. Chaque fois, le désir a été le même : offrir un espace de discussion et de réflexion sur la culture canadienne, et créer des réseaux. Des centaines d’artistes, de gestionnaires, de chercheurs, de mécènes ont répondu présent et ont participé à ces débats sur une culture en mouvement, sur des formes de diffusion nouvelles et sur des rapports au public sans cesse repensés.

Les artistes ont parlé de leur création, de leur rapport à la société, de leur engagement, de leurs aspirations. Nous avons discuté des défis des nouvelles technologies et des nouveaux supports de diffusion, des liens que l’artiste entretient avec les citoyens, du besoin d’espaces pour créer et du besoin de reconnaissance. Nous avons écouté les artistes parler de leurs expériences dans leurs différentes communautés et de leurs réalisations parfois à l’étranger. Une fois évoqués le parcours et les défis personnels, lors de chaque discussion, s’est posée la question de l’identité : « qu’est-ce qu’un artiste canadien? Qu’est-ce que l’art canadien? Qu’est-ce que la culture canadienne? ». Ces questions, vous vous les posez quotidiennement dans votre démarche avec le Fonds Canadiana. Se poser ces questions, c’est finalement se poser la question de notre propre identité. Qu’est-ce que cela veut dire « être Canadien aujourd’hui ? « Qui sommes nous? ».

La facilité consiste bien souvent à répondre que nous ne sommes pas États-Uniens, que nous ne sommes pas Européens. Soit, mais qui sommes-nous alors ?

La réponse se trouve, je crois, pleinement dans votre démarche. Nous sommes faits de ce que le territoire et l’histoire nous impriment et de ce que le présent et la diversité nous incitent à inventer.

Impossible en tout cas de donner une définition figée aussi bien de la culture que de l’identité canadienne, car les deux sont à la fois en mouvement, changeantes et composées telle une mosaïque de facettes multiples. Je cite souvent le gouverneur général Vincent Massey, grand défenseur des arts et dont le rapport a jeté les bases d’une politique ambitieuse pour les arts au Canada. Dans son ouvrage On being Canadian, Vincent Massey, en 1948, vante les mérites de la diversité canadienne : " We have plenty of colours and lights and shades in our make-up. Canada is no monochrome of uniformity.”

Se battre comme nous le faisons, vous au Fonds Canadiana et nous durant les cinq dernières années à Rideau Hall, pour la culture canadienne, c’est finalement défendre et renforcer l’identité canadienne.

Le patrimoine, c’est effectivement ce que les siècles passés nous ont légué. Pourtant, nous avons souvent négligé l’apport capital et historique des premiers peuples lorsque nous parlions de notre patrimoine canadien.

Lors d’un Point des arts en forme de bilan d’étape tenu à Banff en avril 2008, l’une des recommandations des participants nous invitait à « appuyer la capacité des artistes et des communautés des Premières nations de créer, produire, diffuser et participer pleinement et équitablement au milieu des arts. »

De façon très concrète, nous avons illustré à Rideau Hall cette recommandation en accrochant dans la salle de bal le magistral tableau Androgénie d’un de nos plus grands artistes, Norval Morrisseau, de la nation ojibwée.

Quand il est question de faire rayonner notre patrimoine, chaque geste compte. Qu’il s’agisse d’exposer aux yeux du grand public une œuvre d’art, qu’il s’agisse de meubler les résidences officielles, qu’il s’agisse d’organiser des forums publics sur la culture… chaque fois, ce qui nous guide, c’est ce désir profond de nous engager dans la communauté et de développer une conscience citoyenne qui passe par la culture.

En faisant l’expérience de la créativité, on découvre qu’un monde sans culture est un monde morose, dangereusement uniforme et homogène sans diversité, sans reconnaissance de la singularité de chacun, finalement sans joie et sans bonheur. Plus que cela, un monde qui néglige sa culture est un monde qui se met en danger. Danger de perdre sa place sur la scène internationale, danger de ne plus attirer les investisseurs, danger aussi de céder à tous les intégrismes et finalement de courir à sa perte.

Peu à peu, chacun à notre niveau, nous démontrons que nous sommes tous concernés et que la créativité est une ressource essentielle au développement de notre pays. Nous nous occupons de la santé, de l’éducation, de l’environnement; au même titre, nous devons prendre soin de notre culture.

Ce combat a été le nôtre avant Rideau Hall, il a continué de nous mobiliser durant le mandat de la gouverneure générale et il continuera demain de guider nos actions. Mon épouse et moi-même entendons clairement poursuivre cet engagement pour la culture, la culture pour la cohésion sociale, la culture pour un vivre ensemble harmonieux et pour faciliter l’innovation sociale. Mais c’est tous ensemble que nous pourrons y parvenir. Alors, nous ne nous lançons pas dans une aventure individuelle, déjà un certain nombre de partenaires et d’individus, des arts ou du milieu des affaires ont signalé leur envie de poursuivre avec nous cet engagement. L’invitation est large, elle s’adresse à tous ceux qui comme nous pensent que les arts et la créativité permettent de renforcer la participation citoyenne et facilitent le dialogue et la vitalité de la société canadienne.

En 2005, j’ai accepté d’accompagner mon épouse dans cette aventure inattendue avec la certitude que ce qui crée le Canada, ce sont ceux et celles qui créent et innovent au Canada, c’est avec la même conviction renforcée que je vais reprendre demain mon chemin de créateur et de citoyen.