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Ottawa (Ontario), le mercredi 5 novembre 2014
Je vous remercie de m’avoir invité à venir vous parler de l’adoption au Canada, un sujet qui me tient grandement à cœur. Comme vous le savez peut-être déjà, deux de mes petits-enfants ont été adoptés, et je n’arrive pas à imaginer notre famille sans leur sourire rempli de joie!
Je me réjouis de constater qu’autant d’experts en la matière sont ici aujourd’hui. Je suis ravi également de voir un si grand nombre de jeunes qui participent au programme Les jeunes parlent franchement et qui connaissent bien le système de protection de la jeunesse.
Comme vous connaissez déjà les défis auxquels il faut faire face en matière d’adoption, je peux me permettre de vous dire le fond de ma pensée.
Nous sommes en train de laisser nos enfants tomber.
C’est une triste réalité que nous ne pouvons pas ignorer. Chaque année, des milliers d’enfants vivent sans résidence permanente et, chaque année, les facteurs de risque auxquels ils sont exposés se multiplient. Parmi ceux-ci, il y a le risque accru d’avoir des démêlés avec la justice, de vivre dans la pauvreté, de souffrir d’un trouble de santé mentale et de se suicider. Bien sûr, certains enfants parviennent à éviter ces embûches et à améliorer leur sort, mais, pour un trop grand nombre, l’avenir est sombre.
Avant de devenir gouverneur général, j’étais président du Comité d’experts en matière d’infertilité et d’adoption de la province d’Ontario. J’aimerais vous lire un passage de notre rapport, intitulé Faire croître l’espoir, qui s’applique à chaque province et à chaque territoire selon moi.
« Les familles sont le cœur et l’âme de notre société. Elles contribuent à donner aux enfants – la prochaine génération – le meilleur départ possible dans la vie et à les épauler au cours des différentes étapes de la vie. Des familles solides permettent de bâtir de puissantes collectivités, une économie prospère et un avenir sécurisant.
Les Ontariens fondent leur famille de différentes façons. Bon nombre d’entre eux […] ont recours à des services d’adoption ou de procréation assistée. Cela dit, en raison d’obstacles comme le coût, le manque d’information, les lacunes du système, l’éloignement, les contraintes professionnelles et les préjugés, de nombreux Ontariens hésitent à recourir à ces services, et beaucoup d’enfants restent dans l’attente d’une adoption. »
Bien que l’on ait connu certains progrès et que des discussions aient été entamées à cet égard depuis la publication de ce rapport, il reste encore beaucoup à faire.
Nous vivons une crise dans le domaine de l’adoption, une crise que nous ne réglerons qu’en reconnaissant et en admettant que notre système présente des lacunes. Ensuite, nous pourrons parler ouvertement des solutions possibles.
Cela dit, je tiens à préciser que je ne blâme aucun individu ni aucun organisme. En fait, nous sommes tous responsables de ces lacunes, et nous souhaitons tous améliorer la situation.
Aujourd’hui, je veux mettre en lumière trois aspects sur lesquels nous devrions concentrer nos efforts : la collecte de renseignements, la collaboration et, enfin, la sensibilisation et la perception.
Tout d’abord, il nous faut déterminer l’étendue réelle du problème.
Je commence donc en vous présentant quelques données fournies par le Conseil d’adoption du Canada.
- Au Canada, quelque 30 000 enfants et jeunes pourraient être adoptés légalement.
- Parmi les jeunes sans-abri, 68 % étaient sans famille permanente le jour où ils ont cessé d’être pris en charge par le système de protection de la jeunesse.
- Seulement 44 % des jeunes de ce système obtiennent leur diplôme d’études secondaires. Parmi eux, seuls 5 % entreprennent des études postsecondaires.
- Soixante-treize pour cent des jeunes qui ne sont plus pris en charge par le système sont sans emploi.
- Quarante et un pour cent des jeunes en foyer d’accueil ont eu des démêlés avec le système de justice pénale.
- Le taux de maladie mentale et de tentatives de suicide est beaucoup plus élevé chez les enfants qui sont admis par le système avant l’âge de cinq ans.
Bien qu’elles soient troublantes, ces données n’illustrent qu’un côté de la médaille. Nous savons que les enfants s’en sortent mieux s’ils sont adoptés. Cela n’a rien de nouveau. En fait, nous nous sommes réunis aujourd’hui en raison du besoin criant qui existe.
En ce qui concerne la collecte de données, je crois qu’il ne faut pas s’en tenir à compiler des données au sujet des enfants du système. Je pense qu’il faut en savoir plus sur le système lui-même. Et ce n’est pas une mince tâche.
Par expérience, je sais que chaque système provincial et territorial possède ses particularités juridiques en matière d’adoption. Il faut cerner ces particularités et déterminer si elles sont encore justes et équitables.
Pendant mes années d’enseignement dans le domaine juridique, il m’arrivait souvent de demander à mes étudiants d’examiner les lois et de se poser les questions suivantes : « La loi est-elle juste? » « Cette loi particulière est-elle juste? » Je les encourageais à se demander, tout au long de leur carrière, si notre système juridique était toujours adapté au monde en constante évolution dans lequel nous vivons. Et s’ils répondaient par la négative, ils allaient devoir intervenir. On ne peut pas établir les lois, mais rien ne nous empêche de dénoncer l’injustice.
Nous devons aussi nous pencher sur le soutien offert aux enfants pris en charge par le système, à ceux qui ne sont plus dans le système, aux familles d’accueil et aux parents adoptifs.
Il est essentiel que les enfants reçoivent notre soutien toute leur vie. Ceux qui sont sans résidence permanente sont déjà désavantagés; c’est donc à nous de veiller à ce qu’ils ne soient pas encore plus défavorisés par rapport à leurs pairs.
Afin de juger de l’efficacité d’un système, on peut notamment le comparer à d’autres systèmes. Et il ne faut jamais avoir honte d’avouer qu’il existe d’autres façons de procéder, meilleures peut-être. Pour le bien de nos enfants, nous devons connaître les pratiques exemplaires d’autres pays ainsi que d’autres organisations canadiennes.
Voilà qui m’amène au deuxième point : la communication et la collaboration.
À titre d’exemple, disons que nous savons maintenant tout ce qu’il faut savoir sur l’adoption au Canada. La prochaine étape pour venir en aide à nos enfants et à nos jeunes consiste donc, pour nous, à travailler ensemble. Vous tous qui êtes ici — ainsi que les experts et les responsables à l’échelle du pays qui ne sont pas présents aujourd’hui —, savez que nous sommes tous concernés.
Nous ne pouvons pas résoudre un des problèmes de la communauté dans l’isolement. Il faut la contribution de toutes les parties prenantes, ainsi qu’un dialogue franc et honnête, pour trouver des solutions aux problèmes du système.
La collaboration peut aussi avoir un effet plus immédiat, par la création d’un système de soutien concentré et stable.
Pendant que nous élevions nos cinq filles, Sharon et moi avons toujours compté sur la gentillesse de nos voisins et nos amis dans les moments difficiles. De notre côté, nous avons ouvert notre porte à ceux qui étaient dans le besoin, y compris les amis de nos enfants qui avaient des problèmes chez eux.
Aujourd’hui, en regardant une de mes filles élever ses deux filles adoptives — mes petites-filles —, je comprends à quel point un réseau solide est essentiel.
C’est peut-être un cliché, mais il faut vraiment un village pour élever un enfant.
Or, les enfants qui sont dans le système ne bénéficient pas d’un tel village, d’un tel système de soutien.
Bien qu’ils en aient un, les enfants qui sont dans le système ont besoin d’un village plus fort, d’un système de soutien plus solide.
Il y a beaucoup de gens dans cette salle et dans le pays qui travaillent sans relâche, chaque jour, pour le bien de ces enfants et ces adolescents. Certains d’entre vous ont été à la place de ces enfants et s’attachent maintenant à aider les autres, en les orientant dans le système et en plaidant pour la permanence.
Mais, à la lumière de ce que nous savons et des statistiques dont nous disposons, le système n’est peut-être pas assez efficace.
Les enfants canadiens qui, semble-t-il, restent en permanence dans le système ont besoin d’un soutien spécialisé. Mais qu’est-ce que cela suppose?
Ceux qui travaillent dans le système de protection de la jeunesse ne peuvent pas agir seuls. Il faut des familles d’accueil, des responsables gouvernementaux, des éducateurs, des travailleurs sociaux, des médecins et bien d’autres intervenants pour apporter à un enfant pris en charge le soutien dont il a besoin.
Mais il faut plus que cela encore. Nous ne devons pas seulement nous impliquer; nous devons aussi communiquer les uns avec les autres et être plus conscients de ce qui se passe dans toutes les sphères de la vie de cet enfant. Cela peut permettre de détecter un problème et de faire en sorte que des enfants échappent aux aléas de la prise en charge. Nous devons aussi écouter les récits des jeunes qui ont grandi dans le système et les encourager à raconter leur histoire, tout comme les jeunes qui sont avec nous aujourd’hui l’ont fait et continueront de le faire.
En fin de compte, cependant, le but est de trouver des foyers permanents pour les enfants et les jeunes qui sont pris en charge. Mais nous devons d’abord aplanir les obstacles à la recherche de foyers et, pour ce faire, accroître la sensibilisation et modifier les perceptions.
Nous devons prendre soin de gérer les attentes, tout en faisant face à la réalité de la situation.
Bon nombre de ceux qui s’engagent sur le chemin de l’adoption le font sans en avoir une idée nette. Ils souhaitent qu’un bébé s’ajoute à leur famille, sans penser à d’autres solutions. Mais, comme vous le savez, il y a très peu de nouveau-nés à adopter. En fait, la majorité des 30 000 enfants du système canadien de protection de la jeunesse sont âgés de six ans ou plus.
Il faut promouvoir les avantages qu’il y a à adopter un enfant plus âgé, mais il y a beaucoup de préjugés à surmonter.
En effet, on croit souvent que les enfants plus âgés du système ne peuvent pas être adoptés, qu’ils souffrent de maladies mentales, s’attirent des ennuis, sont violents ou sont irrécupérables.
Nous savons cependant que cela n’est absolument pas vrai. Ces fausses perceptions non seulement empêchent les enfants d’être adoptés, mais entraînent les jeunes sur le chemin que les gens s’attendent qu’ils suivent.
Comme tous les enfants et les jeunes, les enfants plus âgés du système ont besoin de la structure et de l’amour d’un foyer permanent. L’adoption d’un enfant plus âgé comporte son lot de défis, mais les gens ne devraient pas se laisser dissuader pour autant.
Pour vous qui êtes dans cette salle, le travail consiste à trouver des parents qui sont disposés à accueillir un enfant plus âgé à bras ouverts et avec affection. Et peut-être pouvons-nous admettre que ce ne sont pas toutes les familles qui le sont, que cela prend un type de famille bien spécial. Nous devons redoubler d’effort pour trouver de telles familles, les faire sortir de l’ombre et leur montrer qu’elles ont beaucoup à offrir à nos enfants.
Il y a trop d’enfants qui passent inaperçus, qui grandissent sans espoir et sans foyer.
Les jeunes, comme nous le voyons ici, ont commencé à parler franchement. Il nous appartient à tous de joindre notre voix à la leur. Nous devons lutter pour leur droit de vivre comme tout autre enfant au Canada. Si vous ne le faites pas, qui donc le fera? Si vous ne le faites pas maintenant, quand alors?
Il y a encore de grandes questions à propos du succès de l’adoption dans ce pays. Mais les réponses ne viendront pas de moi, et elles ne devraient pas venir de moi. Elles devraient venir de vous et de vos collègues partout au pays. Elles devraient venir de jeunes gens qui ont une connaissance de première main du système de protection de la jeunesse. Et elles devraient venir de Canadiens dévoués, qui travaillent ensemble pour trouver des solutions et dissiper les fausses idées.
Pour conclure, j’aimerais vous remercier pour tout ce que vous faites. Merci à tous les spécialistes; merci à tous les parents d’accueil qui changent le cours des choses; merci à tous les jeunes qui racontent leurs expériences.
Vous êtes venus ici, à Ottawa, parce que vous savez à quel point la situation est grave. Je vous supplie donc de mettre à profit chez vous ce que vous aurez appris ici, de dialoguer avec les autres dans votre collectivité et dans votre province ou territoire, et de participer à un dialogue national sur cette importante question.
Et je vous encourage à agir, dès que possible, parce que chaque jour où nous attendons, où nous reportons à demain, un autre enfant en subit les conséquences.
Je regarde dans la salle et je sais que l’avenir de l’adoption est en bonnes mains. Votre engagement et votre dévouement contribueront beaucoup à améliorer le sort des enfants pris en charge et à faire du Canada un pays compatissant où il fait bon vivre.
Je vous remercie.
