Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques

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Remise des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques

Rideau Hall, le mercredi 25 mars 2009

Quelle joie d’accueillir à Rideau Hall des femmes et des hommes qui sont parmi les plus grands artistes de notre temps.

Dans cette résidence, qui accueille en permanence des œuvres de peintres et d’artistes visuels canadiens d’hier et d’aujourd’hui, j’ai le sentiment chaque jour de m’emplir les yeux, l’esprit et le cœur de tout le génie et de toute la beauté du monde.

Des milliers de visiteurs franchissent ces portes et découvrent ces œuvres, y compris des groupes d’enfants.

Je me rappelle, un jour, avoir salué des écoliers venus faire la visite de la résidence.

Deux enfants s’étaient détachés du groupe et se sont approchés de la première peinture d’une série appelée The Ukrainian Pioneer de William Kurelek, présentée dans le salon de réception.

Je me suis amusée à les observer.

Ils ont commencé par la regarder de loin.

Ensuite, les enfants se sont approchés pour l’examiner d’un peu plus près, de gauche à droite et de bas en haut.

Puis, l’un d’eux s’est presque collé le nez sur la toile et la fixait intensément.

Curieuse, je n’ai pu m’empêcher de l’imiter.

Lorsqu’il m’a aperçu, le garçon m’a montré du doigt la larme qui coule sur la joue de la femme et m’a dit : « La mère pleure ».

Ces enfants ont vu dans la toile un détail que je n’avais jamais remarqué, un détail pourtant essentiel pour mieux comprendre l’œuvre, et qui est sans doute passé inaperçu aux yeux de plusieurs.

À leur façon, ces enfants m’ont rappelé qu’une œuvre est une multiplicité de possibles.

Qu’elle se réinvente à chaque regard qu’on y pose.

Et que pour saisir l’essentiel, il faut aller au-delà du prévisible, du connu et des conventions.

J’ai parfois le sentiment que nous regardons sans voir, tant nous sommes bombardés d’images vouées à la surenchère marchande, tant nous sommes sursaturés, pour ne pas dire blasés.

Ou que nous restons trop souvent cloîtrés dans notre vision du monde, alors que celui-ci n’a jamais été aussi ouvert et que ses possibilités n’ont jamais été aussi nombreuses.

En cette époque où le conformisme et la pensée unique nous guettent, vous, les artistes, nous invitez à être comme ces enfants qui regardent avec curiosité et sans a priori.

Ce que vous nous donnez à voir nous donne à penser et à ressentir.

Des idées se forment.

Des émotions naissent.

Des rapprochements inédits se font.

Le sens jaillit.

Un sens qui n’est jamais arrêté, mais qui s’enrichit sans cesse de nos réflexions, de nos interprétations, de notre sensibilité.

Vous avez pour langage les formes, les matières, les couleurs, le mouvement, le réel et au-delà. Vos images nous parlent si on sait les écouter. Elles nous interrogent, nous étonnent, nous bouleversent, nous ébranlent, et souvent tout à la fois.

C’est là que réside, à mon sens, toute la richesse de l’expérience artistique. Dans la rencontre entre votre vision singulière et la nôtre.

Devant vos œuvres, nous accédons à cette part de vérité et d’humanité qui réside en chacune et en chacun de nous. Et nos vies n’en sont que plus entières.

Depuis 2007, les métiers d’art sont aussi reconnus dans le cadre des Prix du Gouverneur général en arts visuels et médiatiques, par l’entremise du Prix Saidye Bronfman pour l’excellence dans le domaine des métiers d’art.

Permettez que je salue ce soir cette initiative qui découle d’un partenariat fructueux avec la Fondation de la famille Samuel et Saidye Bronfman.

À John Greer qui tente de « réconcilier l’esprit et la matière », selon son expression, et de trouver un point d’équilibre entre illusion et réalité, je dis merci.

À Nobuo Kubota qui, entre Orient et Occident, fait dialoguer le son et la matière pour créer un langage inusité, je dis merci.

À Kevin Lockau, cet extraordinaire alchimiste, qui coule le verre dans le rêve, je dis merci.

À Rita McKeough, qui fait de l’espace public un lieu de création, d’expression et d’engagement, je dis merci.

À Robert Morin, dont la caméra nous fait voir le monde de l’intérieur, sous la surface des choses, dans l’inédit, je dis merci.

À Raymond Moriyama, qui a fait d’un musée de la guerre un hymne à la paix et un symbole d’espoir au cœur de la cité, je dis merci.

À Kim Ondaatje et Tony Urquhart, ardents défenseurs des droits des artistes, notamment celui d’être reconnus et rémunérés équitablement pour leur travail, je dis merci.

À Gordon Smith, dont le parcours étonne, dont l’œuvre s’enracine maintenant  dans le territoire de la côte ouest et dont les pinceaux trempent dans cette lumière-là, je dis merci.

Vous nous dessillez les yeux sur un horizon toujours plus large, plus étonnant, plus merveilleux.

Sans vous, notre société serait en manque de vision et moins en mesure d’explorer les profondeurs et la richesse de la matière et du monde.

Pour cela aussi, je vous dis merci, merci du fond du cœur.