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Doctorat honorifique de l’Université Laval
Québec, le dimanche 14 juin 2009
C’est avec un immense plaisir et en toute humilité que je remercie l’Université Laval de me conférer ce doctorat honorifique.
J’en suis d’autant plus touchée que cette institution est la première université francophone et l’une des plus anciennes d’Amérique.
C’est en ce lieu que le savoir s’est implanté en français sur ce continent, déjà riche des traditions millénaires des peuples autochtones.
Cette langue française que j’ai apprise dans mon pays natal, mon Haïti, et que mon mari, notre fille et moi parlons avec délectation dans ce pays de nos enracinements, fait partie du patrimoine des Amériques et en constitue l’une des plus grandes richesses.
Je sais à quel point l’éducation, tant les institutions que celles et ceux qui s’y vouent, sert à propager la culture, à défendre la pensée, à permettre le partage d’expériences et de connaissances.
Mais je crois que l’éducation agit également comme un puissant instrument de développement et de rapprochement qui nous permet de questionner et d’aller au-delà des idées reçues. L’éducation agit comme un ferment de liberté.
Je le sais parce que je suis née dans le pays le plus pauvre des Amériques où l’éducation représente l’ultime et salutaire possibilité de s’affranchir de la misère et de participer à la reconstruction de la vie.
Je le sais parce que même ici, au Canada, dans des régions comme l’Arctique, où le potentiel des ressources est l’appât de l’exploitation, seule l’éducation, j’en suis convaincue, donnera aux jeunes populations les moyens de participer à la fois au développement de leur communauté et à la prospérité nationale.
L’éducation est la façon la plus efficace de prendre son destin en main, alors que l’ignorance, comme l’affirmait si justement René Lévesque, est ce qui « risque de livrer (la citoyenne et le citoyen) pieds et poings liés à l’exploitation sous toutes ses formes ».
Les institutions comme la vôtre sont non seulement des fleurons de notre identité collective mais, selon l’expression de l’historien Jean Hamelin, des « agents de changement ».
Elles sont, dit-il encore, « le point d’appui d’une région qui s’ouvre sur le monde ». J’ajouterais, d’une communauté qui s’ouvre aux autres.
Cette conciliation entre l’ouverture au monde et aux autres, et la préservation de sa singularité, je dirais de sa personnalité, de son identité, est sans aucun doute l’enjeu le plus crucial auquel le monde actuel se trouve confronté.
En effet, une nouvelle conscience planétaire se manifeste de plus en plus fort et de plus en plus concrètement.
Cette conscience planétaire s’est enrichie au fil des ans du métissage et des rencontres, de la rapidité des moyens de transport et de communication, et, j’oserais dire, de l’universalité des défis qui nécessitent aujourd’hui une approche solidaire et globale, qu’il s’agisse de la protection de l’environnement, des soubresauts de l’économie ou de la défense de la dignité humaine partout où elle est bafouée.
Cette conscience s’enracine, à mon sens, dans un « amour de la démocratie » qui, d’après Montesquieu, est aussi « celui de l’égalité ».
J’estime que chaque espace de paroles, où réflexion et action se conjuguent avec imagination, participe à l’affirmation de cette conscience qui embrasse toute l’étendue de l’expérience humaine, sans pour autant dénier, voire renier l’enracinement de chaque femme, de chaque homme, de chaque jeune en un lieu du monde.
C’est donc en vue d’une plus grande solidarité humaine que je tiens, à titre de gouverneur général du Canada, à favoriser le dialogue entre citoyennes et citoyens engagés à améliorer le sort de leur semblable, conscients qu’ils sont que chaque action, chaque geste posés envers les uns finit par rejoindre les autres et que la Terre n’est pas ronde pour que l’on tourne incessamment dans l’acquis du chacun pour soi et pour son clan.
Tant dans nos démocraties avancées que dans celles qui émergent d’années d’oppression et de misère, celles et ceux qui nous apprennent à être à la fois d’un lieu et de tous les lieux sont les véritables artisans de cette conscience planétaire.
Ce sont ces femmes, ces hommes, ces jeunes, ces forces vives qui constituent ce que l’on appelle encore communément la société civile.
Ce sont ces institutions, ces organisations, ces associations citoyennes qui sont à la fois les garde-fous et les rampes de lancement de nos démocraties, vieilles ou jeunes.
C’est pourquoi il m’importe par-dessus tout de les mettre en présence, de les inviter au dialogue pour mieux mailler leurs efforts d’un bout à l’autre, d’un horizon à l’autre de notre vaste pays et bien au-delà de nos frontières, de répercuter leurs paroles et leurs gestes et de m’en inspirer.
En ces temps de complexe polyphonie, où l’espoir des uns est écorché par l’incertitude des autres, où la cupidité des uns est insensible à la destruction des autres, la société civile répond plus que jamais auparavant, me semble-t-il, à un besoin urgent, celui de réévaluer nos fragilités et nos forces, de même que le pacte de solidarité qui nous lie les uns aux autres.
Dans tous mes déplacements au pays, il m’importe d’examiner, de considérer davantage ce qui nous rassemble, ce que nous avons en commun, ce que nous avons à nous dire, ce qui constitue la force de notre capacité de vivre ensemble. J’estime cela beaucoup plus important que de cultiver le champ mille fois labouré de nos différences. Je privilégie et multiplie ces occasions d’échanges pour que nous nous interrogions toutes et tous sur la responsabilité fondamentale que nous avons de perpétuer l’expression et l’exploration de la vie dans toutes ses dimensions.
Ailleurs dans le monde, j’ai effectué à ce jour onze visites d’État, de l’Afrique à l’Amérique du sud, de l’Europe de l’Est au nord du Cercle polaire, outre plusieurs visites officielles en Haïti, en Europe et en Afghanistan, et partout, chaque fois, j’ai été vivement impressionnée par l’ingéniosité, la compassion et l’engagement, comme chez nous, de femmes, d’hommes, particulièrement de jeunes, au sein d’organismes sociaux et parallèles, là encore, davantage préoccupés par ce qui nous rassemble, par tout ce que nous pouvons accomplir ensemble en unissant solidairement et fraternellement nos idées, nos perspectives, que par ce qui nous divise.
Davantage préoccupés à faire face ensemble aux enjeux de l’heure qu’à disperser nos efforts isolément.
Tous ces réseaux de bâtisseurs incarnent une force inouïe de renouvellement et notre plus notre grand atout à l’échelle de la planète.
C’est la raison pour laquelle mon mari Jean-Daniel Lafond et moi-même croyons en leur capacité d’agir sur les mentalités, de pacifier les tensions et d’apporter des solutions novatrices, sinon audacieuses.
C’est la raison pour laquelle nous croyons que les dialogues que nous engageons, les forums de discussions que nous rendons possibles et auxquels nous participons — soit en ligne grâce au lien web intitulé « À l’écoute des citoyens/Citizen’s Voices » que nous avons créé sur gg.ca et que je vous invite à fréquenter, ou encore lors de ces rencontres multiples, ces Forums sur les arts urbains/Urban Arts Forums, ces Dialogues jeunesse/Youth Dialogues, ces Points de Arts/Art Matters que nous organisons partout au pays et dans le cadre de ces missions à l’étranger que nous effectuons — ce sont des occasions fructueuses. Les collaborations qui y voient le jour leur donnent tout leur sens et s’inscrivent dans ce que nous appelons la diplomatie culturelle et à échelle humaine.
Ces espaces de paroles sont pour nous d’irremplaçables vecteurs de civilisation et incarnent peut-être la voix la plus juste et la plus nécessaire de cette conscience planétaire, qui partout s’exprime, si nous savons et voulons l’entendre.
Certains s’étonnent que nous donnions la parole à celles et à ceux que plusieurs taxent d’utopistes, comme si c’était une tare.
D’autres choisissent d’ignorer ces occasions de rencontres où l’engagement des sociétés civiles du monde est à l’honneur.
À ceux-ci et à ceux-là, je réponds devant vous que « l’utopie est ce qui manque au monde », selon la conviction d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau exprimée récemment dans une adresse au président Obama et que nous partageons.
L’utopie, ajoutent-ils, est « le seul réalisme capable de dénouer le nœud des impossibles ».
Je vous invite donc, chers diplômés de 2009, à franchir cette frontière de l’impossible et à inventer un monde où la force de l’ensemble aurait enfin raison de tous les despotismes et de tous les préjugés.
La vie sera alors aussi vaste que l’avenir devant vous.
Bonne route, chers amis, et que mes vœux de bonheur et de succès vous accompagnent.
