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Doctorat honorifique de l’Université de Moncton
Moncton, le samedi 23 mai 2009
C’est pour moi un immense privilège de recevoir d’une institution telle que la vôtre un doctorat honorifique ès lettres. J’en suis émue et je vous en remercie chaleureusement.
L’italianiste que je suis se souvient en cette occasion solennelle de la célèbre phrase de Dante qui disait qu’ « autant que savoir », « douter » lui importait.
Car, me semble-t-il, le doute est un puissant antidote contre l’acquis, le convenu, l’inertie et l’apathie.
C’est par le doute, chers diplômés de 2009, que nous ne cessons de nous mesurer au monde, d’y réinventer notre place et de résister aux préjugés les plus tenaces. Le doute nourrit notre désir d’approfondir l’esprit de nuances si essentiel à la réflexion.
Je sais qu’ici, en terre d’Acadie, je suis parmi des femmes, des hommes, des jeunes, dont l’histoire est une magistrale leçon de persévérance, qu’il est opportun de rappeler d’autant plus en ces temps où nous disons oui à l’ouverture des frontières, mais non à la standardisation des cultures. Oui à notre part d’universel et non au repli sur soi.
Je sais que vous, Acadiennes, Acadiens, et amis de l’Acadie, dont je suis, avez joué et continuez de jouer un rôle vital dans l’essor de la francophonie canadienne et internationale.
Vos institutions en témoignent avec éloquence. Celle-ci, par exemple, est devenue en quelques années la deuxième université en importance au Nouveau-Brunswick et la plus grande université exclusivement francophone à l’extérieur du Québec. N’est-il pas aussi formidable, et je tiens à le souligner ici, que Monsieur le Recteur, Yvon Fontaine, ait été élu, il y a une semaine, président de l’Agence universitaire de la Francophonie!
Je m’en réjouis car, nous le savons toutes et tous, ce n’est que par l’éducation, tant par l’acquisition du savoir que par la circulation des idées, qu’une culture peut perdurer, prospérer, progresser. Qu’une langue peut rester vivante et peut s’enrichir de nouveaux apports, de nouveaux concepts.
L’éducation sert à assurer une relève francophone dynamique et déterminée à relever les défis de l’heure et que lui réserve l’avenir.
Je peux en apprécier la présence à chacun de mes déplacements à la grandeur de ce vaste et émouvant territoire qui est le nôtre, où je vais aussi à la rencontre de francophones qui m’impressionnent par la force de leur héritage, de leur enracinement, et de leur apport à la vie citoyenne de leur communauté.
Parmi ce concert de voix et d’accents, nés d’une même langue, la vitalité culturelle acadienne est l’une des grandes richesses de ce pays.
L’engouement qu’elle suscite chez nous et au-delà de nos frontières parle à la fois de son universalité et de son unicité, comme je le mentionnais récemment à Édith Butler, lauréate de l’édition 2009 des Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène.
Plusieurs de vos artistes, d’Antonine Maillet à Marie-Jo Thério, de Viola Léger à Marie-Hélène Allain, pour ne mentionner que celles-là, ont décrit et décrivent avec tout l’éclat qu’il se doit la force de caractère, la chaleur, la détermination et l’ouverture de celles et de ceux qui ont construit l’Acadie à force de rêves et à force de luttes et qui inscrivent la quête de l’Acadie dans le monde d’aujourd’hui.
N’oublions pas que la diversité qui marque notre histoire depuis son origine est notre plus grande force et que cette diversité se porte garante de notre succès dans le contexte actuel de la mondialisation. En fait, l’Acadie constitue à cet égard un exemple glorieux de réussite, et cela depuis que les bâtisseurs de pays se sont mis en frais de s’implanter en terre d’Amérique.
Verrazzano, explorateur italien au service du roi de France qui accosta sur vos rives en 1524, n’a jamais si bien dit et si bien fait en nommant « Arcadie » la région qui s’étend le long du littoral atlantique, frappé qu’il fut par la magnificence des arbres qui y poussaient, et où les Premières nations avaient depuis longtemps jeté les bases de leur civilisation.
Dans la Grèce antique, ce nom d’Arcadie désignait un plateau du Péloponnèse, considéré comme un véritable paradis terrestre.
Si la région fut visitée par les Européens, notamment par Jacques Cartier en 1534, ce n’est qu’en 1604 que des colons français s’y installèrent, sous la direction de Pierre de Gua De Monts et de Samuel de Champlain.
C’est sur l’île Sainte-Croix que De Monts choisit d’établir les colons, et c’est donc sur cette petite île que la grande aventure française en Amérique a réellement commencé.
Plus de quatre siècles après le débarquement de De Monts et de Champlain sur l’île Sainte-Croix, nous avons aujourd’hui toutes les raisons de nous réjouir.
Mais l’Acadie ne peut se définir seulement en fonction de son territoire.
L’Acadie, c’est un peuple. C’est un peuple qui bat au rythme du monde moderne. Un peuple qui investit avec assurance tous les secteurs de la société et qui participe activement à notre évolution.
L’Acadie, c’est une communauté d’appartenance. Des sœurs et des frères de langue, d’idées et de cœur.
L’Acadie, c’est une famille retrouvée au sein de la francophonie, une famille où, selon les mots de mon prédécesseur, le très honorable Roméo Leblanc, à l’occasion du VIIIe Sommet de la Francophonie, « l’on respecte les caractéristiques distinctes de tous les membres, où les besoins des uns sont partagés avec les autres, où l’on s’entraide vers des objectifs communs ».
Cet héritage français qui s’enracine en terre d’Acadie et qui s’est propagée à la grandeur de notre pays est non seulement une richesse collective, mais tout autant, sinon plus, une responsabilité collective.
Car il revient à chacune et à chacun d’entre nous en ce pays francophone et anglophone de faire sien cet héritage, de le protéger et de lui donner les moyens de fructifier pour les générations à venir.
Il y va, comme le souligne pertinemment Gérard Pelletier, de la solidité du pacte de solidarité qui nous lie les uns aux autres et qu’il évoque en une question percutante : « Le sort qu’au sein d’un État la majorité des citoyens réserve aux minorités, culturelles et autres, se demande-t-il, n’est-il pas le test suprême de son esprit démocratique? »
Je vous laisse sur cette réflexion, chers diplômés de 2009, avec la certitude que le Canada a toujours été et restera un pays où chacune et chacun a la possibilité de trouver et de faire sa place, comme nos sœurs et nos frères de l’Acadie nous le rappellent si vivement et si fièrement.
Sachez que je serai de retour chez vous cet été pour participer au grand Rassemblement des jeunes, qui se tiendra à Tracadie-Sheila, en août.
À vous toutes et vous tous, finissants et finissantes, je vous souhaite bonne route et, conformément à la formule de Dante, que jamais le doute ne vous quitte, chers amis, et qu’il ravive en vous et en français le goût du risque au nom d’une plus grande solidarité entre nous.
Que tous mes vœux de bonheur et de réussite vous accompagnent!
