Déjeuner avec les chefs d’organismes fédéraux

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Déjeuner avec les chefs d’organismes fédéraux

Ottawa, le mardi 14 avril 2009

C’est dans une volonté de partage et au nom des liens de collaboration qui unissent l’institution du gouverneur général aux vôtres que j’ai décidé de venir vous rencontrer aujourd’hui.

Je vois des parallèles entre les missions que nous poursuivons et le travail que nous accomplissons, et j’aimerais que ces parallèles soient autant de ponts jetés entre nous.

Mais j’aimerais d’abord laisser la commandante en chef que je suis vous parler du cœur. Deux nouvelles accablantes nous sont parvenues ces derniers jours d’Afghanistan.

D’abord, l’assassinat ignoble de la parlementaire afghane, madame Sitara Achakzaï, immédiatement revendiqué par les Taliban.

Le lendemain, j’apprenais avec tristesse la mort de la Cavalière Karine Blais, dont le véhicule a heurté une bombe artisanale près de Kandahar. Elle n’avait que 21 ans et n’était en mission que depuis deux semaines.

Ces deux femmes avaient un même rêve en commun. Celui de contribuer à un monde plus juste, plus équitable et à la paix tant espérée en Afghanistan. Tant la militaire et la parlementaire savaient à quel point il est crucial de combiner tous les efforts des femmes et des hommes de bonne volonté pour y arriver. 

C’est le rêve que j’ai vu briller dans les yeux de ces femmes afghanes que j’ai rencontrées à Kaboul, à Kandahar, le 8 mars 2007. Je garde aussi un souvenir impérissable de mes discussions avec un groupe de parlementaires afghanes venues me rencontrer à Ottawa et dont la détermination et le courage, par delà la fatigue, les épreuves et les obstacles nombreux, s’entendaient dans chacun de leurs mots.

À titre de commandante en chef, je côtoie au quotidien ces femmes et ces hommes qui ont choisi d’endosser l’uniforme et dont je suis appelée à reconnaître l’engagement, la bravoure, la vaillance, l’altruisme et le mérite.

Je peux témoigner de leur générosité, de leur courage et de leur volonté de contribuer au mieux-être des populations là où il est impérieux de rétablir et de maintenir la paix, d’apporter une assistance d’urgence et ou encore de participer à des efforts de reconstruction.

Or, je suis entrée en fonction au moment où, pour la première fois depuis de nombreuses années, le Canada se voit contraint de faire face à la dure et pénible réalité d’un conflit armé.

La participation militaire du Canada en Afghanistan expose nos militaires aux situations de combat les plus meurtrières depuis la Guerre de Corée.

Moi qui accompagne les familles endeuillées à la base militaire de Trenton, dans le cadre des cérémonies de rapatriement, je mesure bien le prix de ce conflit, et il est élevé. Ce n’est pas chose facile.

Nos militaires et leur famille consentent d’énormes sacrifices, et je me fais un devoir de les appuyer, dans les moments heureux comme dans les moments difficiles.

Car je connais la profondeur de leur engagement, et je le respecte. Plusieurs risquent leur vie au nom de la démocratie et dans le but d’instaurer la paix et la stabilité dans le monde.

Moi qui ai été témoin, enfant, des dérives d’une dictature sanguinaire, je sais que la liberté, la justice, le respect de la dignité humaine et des droits de la personne ne sont jamais acquis et qu’ils nécessitent une vigilance de tous les instants.

Permettez maintenant que je vous parle de mon parcours.

Née dans un pays où les assises sociales s’étaient effondrées, où le pouvoir s’exerçait brutalement au détriment de l’ensemble, j’ai compris très tôt la chance inouïe que j’ai eue de passer de Port-au-Prince à Montréal, et de poursuivre ma vie dans un pays de tous les possibles, où la terreur cédait la place à la paix, la répression à la liberté, la misère à la prospérité.

Avec cette chance venait également une énorme responsabilité. Celle de propager l’espoir et de lui donner les moyens de se réaliser.

C’est en raison de cette responsabilité que j’ai entrepris d’aider des femmes et des enfants à renaître de leurs blessures physiques et psychologiques après des années d’abus et que j’ai contribué à fonder au Québec un réseau de refuges d’urgence et d’appui aux femmes victimes de violence.

J’ai fait mienne cette cause, et elle demeure encore aujourd’hui au centre de mon engagement.

C’est aussi en raison de cette responsabilité que j’ai œuvré avec passion et conviction plus tard au sein de la télévision publique dont le mandat consistait à offrir à la population une information juste et éclairée, sans jamais, j’ose l’espérer, la banaliser.

C’est encore en raison de cette responsabilité que j’ai accepté de devenir, après mûre réflexion, le 27e gouverneur général du Canada.

Dans mon discours d’installation, j’ai invité toutes les citoyennes et tous les citoyens qui composent le Canada d’aujourd’hui à briser une fois pour toutes le spectre des solitudes et à instaurer un pacte de solidarité.

« Briser les solitudes », telle est la devise que j’ai choisie et qui guide depuis  chacun de mes gestes, chacune de mes paroles, chacun de mes choix.

Je crois profondément que le temps est venu de mettre fin à des années d’individualisme forcené.

J’estime que le « chacun pour soi », « chacun pour son clan » mène tout droit à l’impasse et qu’il a déjà conduit trop de femmes, d’hommes et de jeunes à l’isolement et au désespoir.

Il nous faut à tout prix en revenir à des valeurs plus collectives, donc plus humaines.

D’autant plus, je dirais, en ces temps de crise économique qui exigent que nous reconnaissions nos fragilités et que nous unissions nos forces.

Dans cet esprit, j’ai énoncé mon intention de veiller à ce que l’espace institutionnel que j’occupe soit plus que jamais un lieu où prévaudraient les valeurs de respect, de tolérance et de partage si chères aux Canadiennes et aux  Canadiens et qui sont pour moi souveraines. Un lieu où la parole citoyenne trouve écho.

Or, je ne pouvais espérer donner la parole à celles et à ceux qui n’ont pas souvent la possibilité de la prendre sans m’efforcer de rapprocher de la population l’institution que je représente.

Il me fallait aller au plus près des réalités, des préoccupations et des aspirations des Canadiennes et des Canadiens. Notamment des jeunes dont j’ai fait ma priorité.

J’ai donc pris la route.

J’ai sillonné le Canada d’est en ouest et du nord au sud. Je suis allée à la rencontre de femmes, d’hommes et de jeunes, dans leurs villes et leurs villages, leurs quartiers et leurs écoles, leurs centres communautaires et leurs foyers.

Tout ce que j’ai entendu, toutes les expériences dont on m’a fait part, tous les gestes dont j’ai été témoin m’ont beaucoup impressionnée.

Et ce qui m’a intéressée davantage, ce ne sont pas nos différences, mais tout ce que nous avons en commun, ces valeurs que nous avons en partage, l’empressement avec lequel nous cherchons toutes et tous à trouver des solutions aux défis auxquels font face nos communautés.

Je me disais : d’une province à l’autre, d’un territoire à l’autre, beaucoup de ces défis et nombre d’initiatives sont les mêmes, et plusieurs des solutions gagneraient à être partagées avec l’ensemble de la population.

Comment y parvenir dans ce pays à la géographie démesurée — c’est là le casse-tête — sinon par les technologies de communication?

Mon mari Jean-Daniel Lafond et moi avons donc lancé une nouvelle initiative, un site internet parallèle au site de Rideau Hall que nous avons appelé À l’écoute des citoyens et qui nous permet d’explorer de nouvelles possibilités de dialogue.

Ce site est à la disposition de celles et de ceux qui souhaitent partager avec d’autres leurs expériences, débattre d’enjeux qui leur tiennent à cœur, exposer leurs idées et les gestes qu’ils posent, explorer les façons de mieux vivre ensemble et de construire un monde meilleur.

Plus d’un demi-million de visiteurs ont circulé sur ce site à ce jour.

Ce site, c’était aussi une façon pour nous de rejoindre les jeunes, eux qui ont grandi en même temps que les technologies évoluaient et qui en ont fait des instruments d’interaction avec le monde.

Vous savez, au cours de mes visites dans les provinces et les territoires, j’ai tenu des forums de discussion avec des jeunes.

Des jeunes qui ont un véritable sens de l’engagement social et qui, sans qu’on leur demande, s’investissent totalement dans la recherche de solutions à des problèmes concrets.

Des jeunes qui m’ont dit que la solidarité est une responsabilité.

Plusieurs d’entre eux utilisent le pouvoir de l’art pour agir contre l’exclusion, pour lutter contre la marginalisation, pour pacifier les tensions, voire pour se soustraire des griffes des gangs de rue et de l’enfer de la drogue.

À Vancouver, comme à Calgary, Winnipeg, Ottawa, Toronto, Québec, Montréal, Fredericton et Halifax, certains jeunes m’ont dit en toute franchise : «Les arts urbains m’ont sorti de la rue et sauvé la vie. »

Ce même message, je l’ai entendu lorsque j’ai visité de jeunes détenus.

Je suis la première gouverneure générale à avoir franchi le seuil d’une institution carcérale parce que j’ai la ferme conviction que rien n’est jamais fini et qu’il faut miser sur la capacité d’un être humain de se reprendre en main.  Leur reconnaître cette capacité fait toute la différence.

Il est renversant de voir combien certaines initiatives, notamment celles qui recourent aux arts comme outils de transformation individuelle et sociale produisent des résultats inespérés.

De voir des « jeunes à risque » déposer les armes afin de travailler de concert avec d’autres jeunes et tirer fierté de leur contribution à leur milieu de vie.

De ces rencontres émouvantes est née l’idée de tenir des Forums sur les arts urbains ici, au Canada, mais aussi à l’étranger.

Grâce à ces forums, j’ai vu à quel point l’art a le pouvoir d’inspirer, de guérir, de réhabiliter.

L’art est aussi, pour une société, un moyen de se réinventer, une source d’innovation qui nous tire vers l’avant.

Depuis longtemps, Rideau Hall a été un lieu ouvert sur la création et l’imagination. Mon mari et moi voulions en faire un laboratoire d’idées.

Nous avons donc lancé un forum appelé le Point des arts, conçu comme un espace de dialogue et de réflexion sur les arts et la culture.

Ces forums réunissent des artistes, des créateurs, des chercheurs, des penseurs, des dirigeants, des représentants du milieu culturel et j’en passe.

Nous tenons un Point des arts dans la foulée de tous les prix du gouverneur général liés aux arts et à la culture, de même qu’en visite d’État à l’étranger. J’y reviendrai.

Nous en sommes à notre 36e Point des arts, et nous sommes enchantés de voir les collaborations qui sont nées de cette initiative et les liens qui se sont noués entre participants de toutes les provinces, de tous les territoires et de tous les horizons, au-delà des barrières que nous croyons à tort infranchissables.

À rencontrer tant de gens et à parcourir ce territoire d’un océan à l’autre, on se rend compte à quel point le Canada est bouleversant, étonnant, inépuisable.

Il mérite d’être célébré pour sa créativité, certes, mais aussi pour l’audace, le courage, la compassion et l’engagement des femmes et des hommes qui font ce pays. C’est précisément la raison d’être de notre régime de distinctions honorifiques.

Il importe de reconnaître la volonté de dépassement de certaines et de certains d’entre nous qui deviennent pour l’ensemble des sources de renouvellement et d’inspiration.

Il s’agit là, à mon sens, d’un trésor collectif où jeunes et moins jeunes peuvent puiser connaissances et exemples.

Et je crois qu’il faut mettre davantage à contribution ces femmes et ces hommes d’exception auprès de celles et de ceux qui rêvent de marcher dans leurs traces.

Voilà pourquoi nous avons lancé un projet de mentorat qui amène des membres de l’Ordre du Canada, des femmes et des hommes de toutes les disciplines reconnus pour leur mérite et leur apport exceptionnel, à accompagner des jeunes en quête de modèles et d’inspiration, tout en établissant entre eux un dialogue fructueux basé sur la réciprocité.

Je prends aussi très au sérieux mon rôle qui consiste à veiller à la stabilité de nos institutions politiques, qui sont au cœur même de notre vie démocratique.

Là aussi, je dois faire face à des défis sans précédent alors que les gouvernements minoritaires se succèdent.

Ce qui importe avant tout, c’est d’assurer la vitalité démocratique et la continuité de la gouvernance en ce pays de tous les possibles. C’est une responsabilité que je ne prends pas à la légère, et mon seul guide est l’intérêt supérieur du pays.

Par ailleurs, il me semble primordial de repenser la société et, de façon plus globale, le monde dans lequel nous vivons, non pas en fonction des frontières qui nous divisent, mais des valeurs qui nous rassemblent.

Les défis auxquels nous sommes confrontés concernent l’ensemble de la planète. L’heure est à la solidarité, au dialogue et à la coopération, et je tiens à inscrire dans cette perspective d’ouverture les visites d’État que j’effectue à l’étranger à la demande du Premier ministre.

Ces visites servent justement à nourrir le dialogue entre les nations et à accroître notre rayonnement dans le monde.

Il m’est donné de m’entretenir avec d’autres chefs d’État afin de faire progresser certains dossiers et d’aborder des enjeux qui nécessitent une approche concertée.

Mais la diplomatie, selon moi, ne doit pas s’exercer exclusivement au plus haut niveau des instances décisionnelles, mais avoir aussi une résonnance dans la société civile.

Là encore, dans un esprit de réciprocité, je me fais un devoir d’aller à la rencontre des populations qui m’accueillent.

Cette ouverture à l’autre s’inscrit dans ce que j’aime à appeler une diplomatie à échelle humaine, grâce à laquelle nous multiplions les occasions d’échange et de collaboration.

C’est la raison pour laquelle j’ai fait le choix, en 2007, de célébrer la Journée de la femme en Afghanistan, en compagnie de femmes dont les paroles, les regards, le courage et la résilience ne me quittent pas.

Le 8 mars dernier, j’étais au Libéria, à l’invitation de la présidente du pays,  Son Excellence Ellen Johnson-Sirleaf, première femme du continent africain à être élue à la tête d’un État, pour participer à un colloque international sur le renforcement des capacités des femmes, le développement du leadership, la paix et la sécurité internationales.

Ce n’était pas la première fois que je me rendais en Afrique. En 2006, j’y ai effectué ce que j’appelle une tournée de l’espoir. Cette visite d’État m’a menée de l’Algérie à l’Afrique du Sud, en passant par le Ghana, le Mali et le Maroc.

Il y a eu également d’autres visites d’État au Brésil, en Hongrie, en Slovaquie et en République tchèque, de même que des visites officielles en France, en Argentine, au Chili, en Haïti et en Italie.

Dans tous ces pays où je me suis rendue, j’ai rencontré des citoyennes et des citoyens engagés qui travaillent à favoriser l’émergence de processus de développement et de démocratisation.

Je suis allée, bien souvent, là où les décideurs de ces pays ne s’attendaient pas que j’aille. Ce qui a parfois donné lieu à des moments d’étonnement et à d’heureux rapprochements.

J’ai rencontré des jeunes de quartiers défavorisés qui avaient aussi fait des arts urbains un moyen de pacification et d’épanouissement.

Des femmes qui portent leur communauté sur leurs épaules.

Des communautés avec lesquelles j’ai eu des discussions extrêmement enrichissantes sur les moyens de contrer l’exclusion et de briser les solitudes.

De plus, mon mari et moi sommes convaincus que de favoriser le dialogue sur les moyens d’expression est la meilleure façon d’aborder les moyens mis en œuvre pour faire face aux enjeux du monde actuel.

Nous voyons en la culture un vecteur de civilisation et un instrument de diplomatie extraordinaire.

Il faut savoir que dans chacune de ces missions à l’étranger, une délégation nous accompagne.

Les personnes qui en font partie sont choisies en fonction non seulement de ce qu’elles apportent avec elles, entre autres des solutions qu’elles mettent de l’avant au pays et qui peuvent servir d’exemples, mais aussi de ce qu’elles peuvent en retirer et de la possibilité qu’elles ont d’en faire bénéficier d’autres.

Nombre de nos délégués témoignent de leur expérience au fil de la visite dans des blogues affichés dans le site À l’écoute des citoyens.

Nous documentons chacune de nos rencontres de photos et de vidéos auxquelles la population peut accéder par l’un ou l’autre de nos sites.

Nous publions aussi un carnet de voyage de manière à laisser une trace tangible de ce dont nous avons été témoin.

C’est toute une aventure que j’ai entreprise, il y aura bientôt quatre ans, lorsque que j’ai accepté le mandat qui m’était confié, et sachez que mon enthousiasme est toujours aussi vif.

Maintenant, et plus que jamais, j’ai la conviction profonde et inébranlable que notre réussite collective, à l’échelle de ce pays et du monde, repose sur la force de l’ensemble, c’est-à-dire sur notre capacité à miser sur ce que nous avons en commun.

Jusqu’à ce jour, j’ai pu compter sur l’appui de plusieurs de vos institutions, et je m’en réjouis.

Puissions-nous continuer sur cette lancée et multiplier les occasions d’accroître la portée de nos actions et de nos réalisations.

Je vous remercie.