Ce contenu est archivé.
Création de la chaire d’études Michaëlle Jean
sur la diaspora caribéenne et africaine
oronto, le lundi 2 mars 2009
Aujourd’hui, nous mettons sur les rails un projet de chaire d’études canadienne sur les diasporas de l’Afrique et des Caraïbes, sous la gouverne de l’un des fleurons de l’enseignement supérieur au Canada, l’Université de l’Alberta, dont nous avons célébré le centenaire l’an dernier.
Dans un pays comme le nôtre, qui s’enrichit quotidiennement des apports multiples d’une population venue de la terre entière, il importe que nous ayons des espaces de réflexion comme celui-ci, pour que de nos différences jaillissent des façons nouvelles et plus justes de vivre ensemble.
C’est Ghandi qui disait : « Comprendre d’abord, et ainsi, peut-être, aimer l’autre, dans ses zones d’ombre comme dans ses éclats de lumière. »
Prenez l’histoire des Noirs sur ce continent.
On se souviendra que l’ancien monde faisait l’éloge des vertus de l’esclavage.
On affirmait l’infériorité morale, intellectuelle et psychologique des esclaves.
Rappelons pour mémoire que, selon un édit du roi de France Louis XIV appelé le Code noir, les esclaves noirs étaient considérés comme des « biens meubles », c’est-à-dire comme des objets utilitaires ou, pour le dire plus crûment, comme des bêtes de somme.
Or, c’est en diffusant massivement de l’information sur les réalités de la traite et de l’esclavage que les abolitionnistes ont mené leur combat pour l’émancipation des Noirs.
Il n’y a qu’à voir les petits journaux de sociétés anti-esclavagistes et de personnes engagées dans cette lutte, y compris au Canada où l’esclavage était aussi une réalité. Pensons au Voice of the Fugitive d’Henry Bibb et au Provincial Freeman de Mary Ann Shadd Cary.
Une fois révélée au grand jour, l’inhumanité de ces pratiques infâmes a soulevé l’indignation d’un public de plus en plus informé.
C’est par le risque de la parole et de l’action que les situations changent et que la pensée se renouvelle.
Un mouvement d’une ampleur inégalée a ouvert la voie à un monde où chacune et chacun pourrait être libre, à commencer par mon pays natal, Haïti.
Le combat des esclaves pour établir, en 1804, la première république noire au monde a inspiré des milliers de personnes de partout qui luttaient elles aussi contre la traite des esclaves et l’état de servitude dans lequel ils étaient maintenus.
Des actes d’un courage et d’une audace exemplaires, posés par des gens décidés à abattre les murs de l’injustice et de la tyrannie, se sont multipliés.
La traite des esclaves sous l’Empire britannique a été abolie en 1807.
Au Canada, un vaste réseau de routes secrètes, mieux connu sous le nom de « chemin de fer clandestin », a été mis en place pour libérer les esclaves américains de la brutalité et de l’oppression.
C’est au péril de leur vie et de leur propre liberté que des hommes et des femmes, blancs et noirs confondus, ont permis à tant d’esclaves de vivre libres et de reconquérir enfin leur dignité d’êtres humains.
Grâce à la dissémination d’une information éclairée, grâce à ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui l’éducation et la sensibilisation, nous sommes finalement venus à bout de l’un des crimes les plus barbares de l’histoire de l’humanité.
Le chemin que nous avons parcouru, pour difficile qu’il ait été et qu’il continue de l’être parfois, nous a conduit vers un monde meilleur et plus juste.
Mais il faut rester vigilant, encore et toujours.
Pour que les jeunes poursuivent cette marche, il faut que les échos de nos luttes contre l’oppression résonnent et soient entendus par delà les générations.
Pour qu’ils sachent la contribution des Noirs à ce pays, à ce continent, à ce monde, il faut faire connaître celles et ceux qui nous ont précédés et qui nous ont permis d’aspirer à la liberté. Il faut aussi faire découvrir les forces vives qui animent les communautés noires d’aujourd’hui.
Et pour que le Canada continue d’être un modèle de démocratie, d’harmonie interraciale et d’égalité, il nous faut lutter sans relâche contre les affres de l’exclusion en s’attaquant aux obstacles et aux préjugés qui empêchent encore certaines et certains d’entre nous de s’épanouir pleinement.
Je crois que notre plus grand défi dans le monde d’aujourd’hui marqué par le métissage des cultures est justement de transformer les préjugés d’hier en possibilités pour demain.
Aucun préjugé ne doit être toléré dans notre société, quelque forme insidieuse qu’il prenne.
Et j’estime que le meilleur moyen d’y parvenir est de porter un regard lucide sur les leçons du passé et de réfléchir ensemble aux enjeux du présent et de l’avenir.
C’est dans cet esprit et avec fierté que j’accepte, moi, arrière-arrière-petite-fille d’esclaves, de m’associer à ce projet de chaire d’études.
Je vous remercie, et que tous mes vœux de succès vous accompagnent.
