Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion d’une table ronde sur la pauvreté et l’itinérance au Mustard Seed Street Ministry

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Calgary, le vendredi 18 janvier 2008

Chacune et chacun de nous porte en soi les semences d’une vie riche et épanouie.

Il suffit parfois d’une main secourable ou d’une parole juste et lumineuse pour qu’elles germent, alors qu’on les croyait mortes, et pour que la récolte soit abondante.

Chaque mot compte, chaque geste importe. J’en veux pour preuve ce lieu même où nous sommes rassemblés cet après-midi, le Mustard Seed Street Ministry.

Je tiens à saluer Pat Nixon, un homme engagé et fondateur de ce centre de services aux sans-abri. J’ai été touchée d’apprendre que Pat a été lui-même l’une de ces âmes errantes que l’on regarde parfois avec mépris et indifférence.

Qu’est que le Seed aujourd’hui?

Le Seed, c’est quatre-vingt-deux employés à temps plein et plus de six mille bénévoles dont je salue le dévouement aujourd’hui.

J’apprends que c’est aussi une chaîne de solidarité qui s’étend à des centaines d’églises et à des milliers d’entreprises ici même, à Calgary, mais aussi à l’échelle de l’Alberta.

Une chaîne de solidarité grâce à laquelle des centaines de femmes et d’hommes de la rue peuvent trouver refuge, réconfort et soutien et, qui sait, reprendre leur vie en main, recouvrer leurs droits, leur voix, leur citoyenneté.

La question du logement n’a jamais cessé de me préoccuper, en fait depuis l’époque où j’ai travaillé à établir des refuges pour des familles en situation de crise — des femmes victimes de violence et leurs enfants — et par la suite tout au long de ma carrière de journaliste.

Aujourd’hui, cette question est sur toutes les lèvres. Les Canadiennes et les Canadiens que je croise sur ma route depuis ma nomination au poste de gouverneure générale me parlent de crise. D’une surenchère des loyers et des maisons dans des quartiers où, autrefois, on trouvait de quoi se loger sans y laisser sa chemise. D’une pénurie de logements salubres et abordables comme derniers remparts contre l’itinérance.

Vous êtes d’ailleurs de ceux qui lancent un cri d’alarme, allant jusqu’à qualifier cette situation de désastre national.

C’est une crise qui jette à la rue non pas quelques âmes errantes, des drogués, des alcooliques et des malades mentaux, selon les préjugés les plus répandus et les plus tenaces, mais des milliers de personnes et quantité de familles.

Regardez le paysage urbain actuel. Portez votre regard jusque dans les quartiers périphériques et même en région. Voyez tous ces laissés-pour-compte qui déambulent dans nos rues, mendient aux portes des centres commerciaux, dorment sur les bancs de nos parcs, se recroquevillent sous les ponts.

En y regardant de plus près, on retrouve parmi eux un nombre croissant de femmes, et des enfants également, qui troquent la violence du foyer contre la précarité des refuges temporaires et du trottoir.

Des jeunes à la dérive ou en plein naufrage, qui se sentent de plus en plus marginalisés.

Des autochtones d’une pauvreté extrême, déboussolés, coupés d’eux-mêmes et de leurs racines qu’ils ont pourtant si profondes en ce pays.

Des immigrants qui quittent une situation de misère pour en retrouver une autre.

Des familles entières, le plus souvent monoparentales, qui n’arrivent pas à boucler les fins de mois.

Des travailleuses et des travailleurs qui, même avec un salaire, n’arrivent pas à trouver de logement salubre et abordable.

Les Nations Unies parlent de l’itinérance au Canada et dans les pays industrialisés comme d’une « détresse au cœur de l’abondance ».

Et il ne s’agit pas ici seulement d’une détresse au sens d’un dénuement, de la perte de tout ce que l’on possède, mais d’une détresse encore plus profonde, qui naît d’un sentiment d’impuissance et de solitude, de l’impression d’être invisible et de ne plus compter pour qui que ce soit.

L’itinérance est l’aboutissement d’un long processus d’exclusion qui fait qu’une personne n’a plus sa place dans la société — pas de travail, pas de logement, pas de conditions de vie décentes — et qu’elle est de plus en plus vulnérable, atteinte dans son intégrité physique et psychologique, de plus en plus dépossédée de sa citoyenneté.

J’ajouterais que c’est une double exclusion en ce sens que la rue stigmatise encore davantage des personnes déjà extrêmement fragilisées.

Être sans-abri, c’est être sans-le-sou, sans ressources, sans famille, sans avenir, mais pire encore, sans voix. C’est ne compter que sur des stratégies de survie dans une jungle où règne la loi du plus fort.

Dans cette jungle, il y a de nombreux prédateurs qui savent habilement exploiter ce désarroi. Des prédateurs qui profitent de la situation pour proposer comme seule issue possible le crime, les gangs de rue, la prostitution, l’alcool et la drogue.

En bref, je dirais que l’itinérance est un miroir dans lequel se reflètent toutes nos fragilités sociales. Des fragilités qui sont autant d’enjeux pour celles et ceux qui tentent d’y trouver des solutions.

Mais comment on aboutit dans la rue?

Il faut toujours se rappeler que chacune de ces personnes itinérantes que nous croisons a une histoire. Qu’il suffit parfois de peu pour mettre le pied dans l’engrenage de la misère et ne plus être capable de faire marche arrière : une usine qui ferme ses portes, un hôpital qui ferme des lits, une famille qui ferme son cœur.

Les chemins qui conduisent à la rue sont divers, mais presque toujours pavés d’indifférences, de préjugés et d’incompréhensions. De violence et d’abus aussi. Autant de drames, de trajectoires détournées de leur cours, qui ne doivent pas nous laisser impassibles.

La chance que nous avons, nous aujourd’hui, d’être du côté des mieux nantis ne va pas sans responsabilité. La responsabilité de créer des possibilités pour celles et ceux qui en ont le plus besoin, et, de préférence, avant même qu’ils n’aboutissent dans la rue.

Votre volonté d’offrir des logements convenables et abordables aux plus démunis est une façon d’assumer cette responsabilité. Une fois notre corps et notre dignité à l’abri, dans un appartement ou une maison où il fait bon vivre, il est alors possible de se prendre en main et de faire des plans d’avenir.

Mais ça ne s’arrête pas là. Le foyer est la condition préalable à une vie saine. Mais il n’est pas une panacée. On peut être seul et démuni, tout en ayant un toit.

Il nous faut voir au-delà de la brique et du mortier pour envisager d’autres façons de vivre ensemble.

Des façons plus justes.

Des façons plus équitables.

Des façons, osons le mot, plus humaines.

En Afrique, on dit qu’il faut un village. Nous, nous dirions qu’il faut une communauté de vie.

Partout au pays, un nombre impressionnant de femmes et d’hommes tracent d’autres voies en travaillant sans relâche à améliorer les conditions de vie de leurs semblables et à desserrer l’étau des préjugés.

Je me réjouis de voir de ces initiatives louables au fur et à mesure de mes rencontres avec des associations citoyennes au sein desquelles des femmes et des hommes remuent ciel et terre pour venir en aide aux plus vulnérables et aux plus démunis d’entre nous.

Des femmes et des hommes comme Pat Nixon et son équipe.

Pat Nixon est la preuve vivante qu’une main tendue vers l’autre peut faire des miracles et que de tels miracles se produisent tous les jours.

Son adolescence, il l’a passée dans la rue. Aujourd’hui, il se sert de son expérience personnelle pour aider les autres à se sortir du cycle de la misère et de l’itinérance. Et il peut compter sur l’appui de milliers de bénévoles et d’une équipe d’employés déterminés à changer les choses.

La lutte contre l’itinérance et contre la pauvreté, c’est un travail d’équipe, un travail de concertation.

Vous qui œuvrez dans la rue, sur le terrain, en savez quelque chose. Vous aussi qui travaillez sur la scène municipale et dans les forces de l’ordre le savez bien, et je vois votre présence aujourd’hui comme une main tendue, une promesse d’espoir.

Le foyer est le point de départ. Qu’est-ce qu’un foyer sinon l’espace de notre dignité, de notre intégrité physique et psychologique?

Qu’est-ce qu’un foyer, une maison, sinon une identité qui se définit par notre appartenance à une famille, à un voisinage, à un quartier, à une communauté?

C’est pourquoi la lutte contre la pauvreté et contre l’itinérance doit s’enraciner dans un idéal de développement humain et durable. Un idéal qui fait appel à toutes les instances, du simple citoyen, aux décideurs, en passant par les entreprises et, bien sûr, les organismes d’appui. Un idéal de compassion, d’ouverture à l’autre et de solidarité.

Vous avez en commun un objectif ambitieux : enrayer l’itinérance, voire faire en sorte que toutes et tous profitent du boom économique que connaissent votre ville et votre province.

Je suis impatiente d’entendre quelles sont les solutions à ce défi urgent, un défi auquel la société canadienne tout entière devra également s’attaquer.

Sachez que votre engagement auprès des sans-abri et des plus démunis me va droit au cœur.

Merci de proposer d’autres voies, d’autres façons de vivre ensemble. Et merci au nom de toutes ces familles, ces femmes, ces hommes et ces enfants qui, grâce à vous, sortent de l’ombre et de l’impasse.