Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion d’une discussion sur la diversité culturelle canadienne : genre, minorité et vie publique

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Brno, le samedi 29 novembre 2008

Je suis enchantée d’être parmi vous aujourd’hui au sein d’une institution née de la volonté d’une société et d’un homme, Tomáš Garrigue Masaryk, d’établir en Moravie un autre pôle d’éducation et de culture, qui s’ajoute à l’université Charles à Prague.

Permettez à l’étudiante passionnée de linguiste et de littérature comparée que j’ai été de dire à quel point je suis émue de me retrouver dans l’enceinte de l’université où a enseigné le penseur Roman Jakobson, celui dont Roland Barthes disait qu’il avait permis, plus que tout autre, « la rencontre de la pensée scientifique et de la pensée créative », en s’intéressant à la charpente sonore du langage.

Je me réjouis d’être également en ces lieux dans l’un des centres les plus importants d’études canadiennes en Europe centrale.

J’aimerais partager avec vous quelques-unes de mes propres expériences antérieures avant que nous échangions ensemble sur certains aspects de la diversité culturelle et des questions liées au genre.

J’ai consacré mes premières années professionnelles à accompagner des femmes qui avaient subi plusieurs formes de violence, physiques et psychologiques. 

Je sais les efforts incommensurables que doivent déployer ces femmes brutalement mortes à elles-mêmes avant de revenir peu à peu à la vie.

Il fallait établir un réseau de refuges qui leur soient destinés et briser le silence dans lequel ces femmes se trouvent injustement confinées, et l’indifférence à laquelle elles se butent trop souvent.

Prenons mon pays, le Canada, où les femmes forment près de la moitié de la population active.

Or, même dans un pays aussi progressiste que le Canada, les femmes reçoivent encore un salaire moindre pour un travail équivalent à celui d’un homme, et cela même si elles sont plus instruites.

Ce sont encore les femmes qui accomplissent le plus grand nombre d’heures de travail non rémunéré. 

Ce sont encore les femmes qui sont les plus susceptibles de vivre dans la pauvreté.

Ce sont encore les femmes qui risquent le plus d’être agressées, dans l’intimité de leur foyer ou dans la rue.

Pendant près de dix ans, j’ai accompagné ces femmes courageuses dans le besoin et je sais la détermination qu’il leur faut pour affronter les préjugés, l’angoisse de la solitude et pour trouver quotidiennement la volonté de se reconstruire.

Et que dire des femmes immigrantes dont certaines n’ont même pas de statut officiel?

Beaucoup d’entre elles vivent dans la pauvreté. 

Parce qu’on ne reconnaît pas leurs compétences, parce qu’elles doivent repartir à zéro, parce qu’elles sont seules, sans recours, sans moyens et sans famille sur qui compter.

Ces femmes se voient souvent forcées d’entrer dans le cercle vicieux des emplois de misère qui leur donnent à peine de quoi se loger et se nourrir.

Aux prises avec l’exclusion, ces femmes vivent dans la peur, l’isolement et la négation des possibilités de choix essentiels à leur épanouissement, comme un travail décent, la santé et des conditions de vie acceptables.

Constat qui peut sembler peu réjouissant. Mais cette situation qui n’est pas exclusive au Canada, loin de là, exige que nous abordions ces problèmes de front, d’abord en les nommant.

Elle est longue la route qui mène à l’égalité et, malgré notre progression et nos avancées, nous avons parfois l’impression de revenir à la case départ.

Journaliste, j’ai été souvent témoin de la souffrance de femmes et de filles de par le monde. Pour des raisons financières, on les exploite, on les humilie, on les appauvrit, on les maintient dans l’ignorance, on les échange comme de simples objets. 

On décide pour elles de leurs moindres faits et gestes.

Au nom d’une idéologie, on va même jusqu’à les harceler, les agresser, les frapper, les violer, les tuer. 

L’une des expériences les plus émouvantes que j’ai vécue à titre de gouverneure générale du Canada a été de me rendre à Kaboul en 2007 et de m’adresser aux femmes afghanes à l’occasion de la Journée internationale de la femme, pour leur dire que nous avons été nombreuses et nombreux à crier d’indignation pour elles quand elles ne le pouvaient pas.

Les femmes de l’Afghanistan, les femmes de l’Afrique, les femmes des Amériques, les femmes de l’Europe, les femmes du Canada que j’ai rencontrées au cours de mes déplacements ces trois dernières années m’ont convaincue d’une chose. 

Elles m’ont convaincue que l’avenir du monde passe par les femmes.

Donner le pouvoir aux femmes, dis-je souvent, et vous verrez reculer la pauvreté, l’analphabétisme, la maladie et la violence.

Ce sont les femmes qui s’occupent en grande partie de la santé et de l’éducation des enfants.

Ce sont les femmes qui leur inculquent les valeurs de compassion et d’ouverture dans un monde où prévalent la cupidité et l’instinct guerrier.

Tous les combats qu’ont menés les femmes et qu’elles mènent encore, pour le respect de leurs droits sont, en soi, une affirmation de la dignité humaine.

S’en prendre à la dignité des femmes, c’est offenser la vie, c’est bafouer l’humanité.

Je crois au pouvoir de la parole et de l’action. 

Je crois au rôle vital que nous devons jouer ensemble en vue de contribuer à l’éradication de toutes les formes d’oppression qui affligent nos sociétés, à l’élimination des obstacles sur le chemin de l’égalité, à la construction d’un monde plus soucieux de la vie dans toutes ses dimensions.

Il me tarde maintenant de vous entendre.