Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du Congrès mondial des bibliothèques et de l’information

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Québec, le dimanche 10 août 2008

Nous voici réunis à l’endroit où le majestueux fleuve Saint-Laurent se rétrécit, comme le rappelle la signification amérindienne du mot Québec.

Bienvenue à Québec!

Dans cette ville chargée d’histoire et en cette année qui marque le quatre centième anniversaire de sa fondation par l’explorateur français Samuel de Champlain et ses compagnons d’aventure.

Cet anniversaire rappelle l’épopée fabuleuse qu’était celle des premières traversées et des « nouveaux commencements » en terre d’Amérique, pour reprendre la formule du Père le Jeune.

Cette épopée, Champlain l’a racontée et l’a illustrée avec force détails dans quatre ouvrages successifs qui s’échelonnent de 1603 à 1632, des carnets de voyages couvrant la quasi-totalité de ses voyages dans les Amériques et de ses séjours au Canada.

Le récit de ses explorations et de ses découvertes est parvenu jusqu’à nous presque entièrement, parce que ces ouvrages ont été publiés de son vivant et conservés dans des bibliothèques et des fonds d’archives.

C’est d’ailleurs à l’initiative d’un bibliothécaire, l’abbé Laverdière, également professeur d’histoire au séminaire de Québec, que ces textes ont été réédités deux siècles plus tard.

Tout un foisonnement d’études et d’ouvrages s’en est suivi.

Nul doute que, sans la publication et la conservation des carnets de voyage de Champlain et des ouvrages qui y sont consacrés, cette page décisive de notre histoire, que nous célébrons cette année, nous aurait échappé.

Je vous invite d’ailleurs à visiter durant votre séjour la Citadelle de Québec, reconnue comme le site militaire historique le mieux conservé en Amérique du Nord et qui abrite aussi la résidence officielle du gouverneur général. Vous y trouverez  un précieux bâtiment patrimonial, la Redoute, érigée par le sieur de Frontenac en 1693, que nous avons fait restaurer pour y exposer Le grand livre de Champlain, œuvre monumentale offerte par les villes françaises de La Rochelle, Rochefort et l’agglomération de Royan à l’occasion du 400e de Québec.

Parce que je crois comme vous que tout espace consacré à la diffusion du savoir et de la grande aventure de l’humanité vient illuminer et enrichir notre patrimoine collectif.

C’est dire à quel point votre rôle, en tant que gardiens de la mémoire du monde, a toujours été crucial pour le développement humain : depuis les tablettes d’argile conservées dans les archives et la bibliothèque du palais des rois d’Assyrie jusqu’à l’ère numérique, en passant par la mythique bibliothèque d’Alexandrie.

Tout au cours de l’histoire, il a fallu la clairvoyance et l’engagement de gens convaincus, comme vous, de l’importance et de la portée des écrits et de tous les témoignages qui font que les mots traversent les siècles, les frontières, brisent les solitudes  et viennent jusqu’à nous.

Nous devons à ces passeurs de savoir, ces conservateurs de manuscrits, ces copistes, ces enlumineurs, ces fondateurs de bibliothèques et d’archives, ces esprits éclairés d’avoir accès à la sagesse d’Aristote, de jouer Sophocle et Euripide des millénaires après leur mort, voire d’écouter les partitions de compositeurs de génie comme Mozart.

Les bibliothèques et la science qu’elles sous-tendent sont nées d’un idéal de pérennité et d’universalité qu’ont caressé toutes les grandes civilisations depuis l’invention de l’écriture : celui qui consiste à réunir tout le savoir du monde, à la manière de  Jorge Luis Borges, qui a un jour rêvé d’une bibliothèque qui contiendrait tous les ouvrages depuis la nuit des temps.

Or, l’histoire nous a montré combien les fossoyeurs d’idées et de liberté s’en prennent souvent aux bibliothèques et aux livres, avec quelle fureur ils les mettent à l’index et les jettent au bûcher de leur barbarie. Combien de trésors fragiles et précieux ont été réduits en cendres. Deux millions de livres, dont 3000 manuscrits rares sont ainsi partis en fumée dans la nuit du 25 au 26 août 1992 lorsque la bibliothèque de Sarajevo a été volontairement bombardée et incendiée. C’est comme si deux millions d’étoiles s’étaient éteintes à jamais dans le ciel de l’humanité.

C’est dire à quel point l’idéal qui vise à préserver et à mettre le savoir à la portée de toutes et de tous, à favoriser ainsi le partage et la rencontre des idées, l’esprit critique, l’humanisme et la vigueur des forces de création, cet idéal n’est jamais totalement à l’abri des esprits réducteurs et des forces de destruction.

Cet idéal est une œuvre de vigilance qu’il nous faut protéger,  poursuivre sans cesse, démocratiser, comme un bien commun, une denrée et une ressource essentielles à la vie.

Et jamais, je dirais, cet idéal ne nous a semblé aussi atteignable, réalisable qu’aujourd’hui, alors que les nouvelles technologies offrent aux bibliothèques, aux archives et aux institutions à vocation patrimoniale des possibilités quasi infinies.

La nature même des documents a changé, ainsi que leur mode de création, de diffusion et de conservation. Ces documents vont bien au-delà de l’écrit, allant de l’enregistrement sonore aux vidéos et aux films. Nous voici à l’ère des médiathèques.

De nouveaux supports permettent ce qui paraissait inimaginable il y a à peine un quart de siècle.

Il est possible aujourd’hui d’assurer une pérennité à des œuvres, des traits de civilisations et des témoignages issus de la tradition orale. Grâce à ces supports nos pouvons désormais faire en sorte que tout un art de vivre ne sombre dans l’oubli.

Chez nous au Canada, nous réalisons à quel point il est urgent de voir à la survie des cultures ancestrales, notamment celles des premiers peuples qui sont nos racines les plus profondes en ce continent, les Premières nations, les Inuits et les Métis.

Il est urgent de tout faire pour sauvegarder la richesse de leurs légendes, de leurs histoires, de leurs coutumes, de leurs savoirs, de leurs rapports au territoire.

Il est primordial de les aider à rassembler les traces de tout ce dont ils ont été dépossédés par la colonisation et de voir à préserver ce patrimoine unique. Déjà trop de langues sont disparues du fait même d’une désastreuse indifférence.

Or, quelle est la meilleure façon de lutter contre les ravages de l’indifférence sinon la connaissance? N’était-ce pas le projet ambitieux de Diderot et de son Encyclopédie, au siècle des Lumières?

Or, vous, bibliothécaires et archivistes, savez désormais faire en sorte que les connaissances voyagent bien au-delà des murs de vos établissements. Grâce à la numérisation et le web vous parvenez à abolir les contraintes d’espace et d’accès. Vous avez en main de puissants instruments de développement et de démocratisation.

L’arrivée des bibliothèques sur le web a assurément permis de créer de nouveaux réseaux et d’établir des liens inespérés et lumineux entre divers champs de connaissances et diverses disciplines.

C’est un véritable décloisonnement des institutions de l’information, des bibliothèques et de leurs champs de compétences qui est en marche à l’échelle de la planète, un décloisonnement qui entraîne à son tour un accès sans précédent au savoir.

Dans ce contexte, vous n’êtes plus seulement des gardiens de la mémoire et des transmetteurs de connaissances, mais des pourvoyeurs de contenus et de sens.

J’irais jusqu’à dire que, sans vous, les nouvelles technologies ne seraient que des coquilles vides.

Je crois profondément que les bibliothèques, traditionnelles et virtuelles — car les deux, à mon sens, ont leur place —, doivent plus que jamais nous accompagner dans ce mouvement d’ouverture et cet accès toujours plus grand à la diversité des cultures, des sources et des connaissances.

Les bibliothèques, grandes et petites, doivent aussi nous guider dans notre quête de sens et notre compréhension de la place que nous tenons dans l’histoire et dans le monde.

Dans le pays où je suis né, Haïti, à côté de la crise alimentaire, de la vie chère, de l’insécurité et de la faillite des institutions, l’accès à l’éducation est en tête de liste des préoccupations.

La soif d’apprendre et le désir de s’instruire font que des jeunes, privés d’électricité à la maison, s’agglutinent au pied des réverbères le soir, là où il y en a, ou s’arrachent les yeux autour d’une lampe à l’huile, pour déchiffrer leurs leçons, lire tout ce qui leur tombe sous la main.

Parlez-leur de bibliothèques ouvertes à toutes et à tous, lieux fabuleux de découvertes, et les voilà qui se mettent à rêver grand.

Alberto Manguel, romancier canadien d’origine argentine, essayiste, traducteur, éminent polyglotte, grand collectionneur de livres, lecteur vorace et généreux qui a fait la lecture pendant deux ans à Borges, aveugle, décrit ainsi ses heures de rêverie dans des bibliothèques : « J’éprouve un plaisir d’aventurier à me perdre entre les rayonnages encombrés, avec la conviction superstitieuse qu’une hiérarchie établie de lettres ou de chiffres me mènera un jour à une destination promise. »

J’aime croire que cette destination promise dont parle Manguel c’est l’espace vital de tous les possibles, de tous nos espoirs et de tous nos rêves.

Jamais je n’oublierai la première fois où ma mère a déposé un livre entre mes mains.

Ce premier livre m’a ouvert les yeux, l’esprit et le cœur sur le monde tel qu’il est et tel qu’on peut l’imaginer.

C’est non seulement un apprentissage de la connaissance qui en a résulté, mais un apprentissage de la liberté qui ne m’a plus jamais quittée et qui m’inspire dans tous les combats que je mène, aujourd’hui comme hier, en ayant à cœur de contribuer de différentes façons à une plus grande humanisation de l’humanité.

Hier, c’était, entre autres, soutenir la bibliothèque du quartier défavorisé où j’ai vécu plus de 15 ans, dans le sud ouest de Montréal, et contribuer à regarnir celle aussi de la petite école primaire fréquentée par de nombreux enfants chez qui vous ne trouviez pas un seul livre, ni le moindre magazine.

Aujourd’hui, la gouverneure générale qui se tient devant vous a toujours à cœur d’accompagner la mise sur pied de camps de lecture pour enfants et de bibliothèques jusque dans des communautés isolées parmi les plus désavantagées de notre pays.

Lors de mes nombreux déplacements à travers le Canada et de visites d’État dans des pays en développement, j’ai toujours dans mes bagages des caisses de livres à distribuer, parmi lesquels des dizaines d’exemplaires des Prix littéraires du gouverneur général dont toute une sélection en littérature jeunesse.

Je suis ravie de voir que vous avez au nombre des conférenciers invités l’ancien lieutenant-gouverneur de l’Ontario, mon ami James Bartleman qui a contribué à grand renfort de conviction et d’imagination à la mise sur pied d’un vaste réseau de lecture, de bibliothèques scolaires  et d’alphabétisation dans  les communautés autochtones du Nord de l’Ontario. Notre rêve est d’en faire une initiative nationale.

Chaque mot, chaque geste, chaque livre, chaque bibliothèque, chaque médiathèque compte.

Je salue votre engagement et votre dévouement à une cause qui m’est chère et vous souhaite de très fructueuses discussions en cette ville qui, cette année, plus belle que jamais, a le cœur à la fête.

Merci et bon congrès!