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Québec, le mardi 30 septembre 2008
Quelle joie d’accueillir de fervents défenseurs du patrimoine dans cette ville chargée d’histoire, Québec, que l’on surnomme à juste titre la Gibraltar de l’Amérique du Nord, et en cette année où nous célébrons son 400e anniversaire de fondation par l’explorateur Samuel de Champlain.
Nous sommes ici au cœur de l’arrondissement historique de Québec, sur la place d’Youville, dans un édifice construit sur les fondations d’une ancienne halle.
Ce marché public, autrefois l’un des plus fréquentés de la région, a été converti en une salle de concert et de spectacle prisée des artistes.
On dit de cette salle que son acoustique est parfaite. Comme si, à la manière d’un instrument de musique, sa sonorité avait acquis une profondeur avec le temps.
Pour capter l’esprit de ce lieu, il faut presque fermer les yeux et écouter.
Écouter pour entendre commerçants et cultivateurs crier à la volée le prix de leur marchandise.
Écouter pour entendre les conversations animées des passants entre les étales.
Écouter pour entendre résonner entre ces murs les cordes des Violons du Roy, la voix chaude et grave de Félix Leclerc, la grande Édith Piaf, le mythique B. B. King.
Écouter pour imaginer aussi.
Imaginer l’activité au dehors, sur la place, alors que les voitures n’avaient pas encore remplacé les chevaux.
Imaginer les traditions, les pratiques culturelles et religieuses, les courants de pensée qui ont traversé les générations et qui ont traversé ce lieu.
Les traces visibles de notre passage dans le monde ne sont jamais que la représentation matérielle des valeurs, des croyances, des mythes, des coutumes qui nous façonnent et qui marquent notre vision du monde et notre façon d’être au monde.
Ce sont les témoins privilégiés de toutes ces choses intangibles inscrites dans les profondeurs de notre mémoire collective et qui constituent la richesse des civilisations.
L’âme des peuples est par ces traces et ces témoignages révélée, et c’est dans cette révélation que nous est donné le sens.
Le sens de l’histoire.
Le sens de la vie.
Nous toutes et tous ici partageons la conviction que ce patrimoine immatériel doit être mis « hors du temps », archivé et conservé, à l’abri des périls qui le guettent, et cela au même titre que les plus beaux ouvrages de construction et que les grands sites archéologiques.
Ne pas le faire, ce serait trahir ou subvertir injustement, le sens, l’esprit de ces lieux dont nous avons hérité pour notre enrichissement collectif.
En certaines régions du globe, et c’est le cas dans les Amériques, la préservation du patrimoine immatériel est un enjeu devenu une urgence.
Lorsque les Européens sont arrivés ici, ils ont vu dans les Amériques un nouveau monde.
Du coup, on a fait table rase d’un monde pourtant bien réel qui a été le berceau d’anciennes civilisations.
Les peuples qui vivaient ici depuis des millénaires et leurs descendants ont été dépossédés d’eux-mêmes, de leurs langues, de leurs cultures.
Par exemple, il y a à peine deux siècles, un peuple entier, les Béothuks, qui parcourait l’île de Terre-Neuve à la recherche de nourriture, a été décimé.
Fort heureusement, un explorateur et philanthrope du nom de William Cormack, a accueilli auprès de lui la dernière des Béothuks. Son nom nous est resté : elle s’appelait Shawnadithit.
Pendant six ans, Shawnadithit a enseigné à Cormack les rudiments de sa langue et les coutumes de son peuple. À l’aide de croquis, elle a illustré les outils utilisés par les Béothuks, leur type d’habitation, leur mode de vie.
Si bien que l’histoire, la culture, les légendes, les mythes, en somme le patrimoine immatériel de ce peuple semi-nomade, ont traversé les âges et sont parvenus jusqu’à nous.
Sans Shawnadithit et Cormack, les Béothuks n’auraient pas seulement disparu; le souffle de leur esprit se serait éteint, et ils seraient tombés dans l’oubli.
De même, il a fallu tout un travail d’historiographie pour restituer des pans entiers de l’histoire des Amériques qui avaient été effacé des mémoires, qui avaient été détournés de leur sens ou tout simplement occultés.
Et ce travail est loin d’être terminé.
Au Canada, rien ne sonne l’alarme avec plus de force que le déclin des langues autochtones.
Selon une enquête menée par l’Assemblée des Premières nations, sur environ cinquante-trois langues autochtones au Canada, cinquante d’entre elles sont en voie d’extinction.
Dans le cas de nombreuses langues, les seules personnes qui les parlent couramment sont les aînés, les jeunes étant ceux qui les connaissent et les utilisent le moins.
Par conséquent, rien ne m’émeut et ne me réjouit davantage que de voir et d’entendre de jeunes artistes autochtones — Innus, Cris, Dene, Inuit — renouer avec leur langue d’origine et l’exprimer avec fierté.
J’ai entendu récemment Samian et Shauit, deux jeunes chanteurs montagnais qui rappent en algonquin et en innu. Ils s’inscrivent dans cette mouvance vitale, riche de possibilités. D’autres le font en cri, en inuvialuktun, en inuktitut et en mohawk.
À leur façon, ces jeunes artistes sont des protecteurs de notre patrimoine et le maintiennent vivant. C’est une responsabilité qu’ils assument avec détermination et qu’il nous revient d’encourager.
D’autant plus que, sans la langue, le principal moyen de transmission des valeurs et des traditions culturelles n’existe plus.
C’est tout un art de vivre et une sagesse qui remonte à des milliers d’années qui risquent de disparaître si l’on n’y prend garde.
Et prendre garde veut dire ici se sortir de l’horizon étroit du présent dans lequel nous sommes trop souvent confinés en cette ère de l’instantané. Prendre garde veut dire voir plus loin.
Pour reprendre la formule choc de Chesterton, « les hommes qui, dans l’histoire, ont eu une action réelle sur l’avenir avaient les yeux rivés sur le passé ».
D’où la nécessité de remettre l’histoire au centre de nos préoccupations et de l’espace public et de revaloriser le patrimoine, plus particulièrement auprès des jeunes.
Pour cela, et vous l’avez compris puisque vous tenez un forum jeunesse en marge de ce symposium, nous devons inclure les jeunes dans la réflexion actuelle sur la préservation du patrimoine.
J’ai fait de la jeunesse ma priorité parce que j’aime leur façon presque organique et vitale de faire de l’expression culturelle des outils essentiels et des plus efficaces de transformation sociale et de transmission de valeurs.
Les jeunes poursuivent la marche du monde. Ils se définissent par rapport au passé. L’avenir est déjà leur présent.
Donc, ne les oublions pas, et rappelons-nous que l’histoire des peuples et des civilisations existe par-delà le temps de nos vies pour constituer la mémoire du lieu de nos ancrages.
Cette mémoire est ce qui reste de nous et que vous contribuez à perpétuer par votre travail et votre engagement.
Dans tous ces lieux sur la planète où le passé s’offre au regard, au toucher et aux sens, chaque fragment restitue les murmures et les traits d’une civilisation.
Ces lieux nous parlent, si nous savons les écouter, de l’ici et de l’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, de proximités et de rencontres.
C’est ainsi que l’esprit de ces lieux nous guide pour trouver dans le passé des racines profondes et qu’il nous fournit la sève qu’il faut pour améliorer sans cesse et toujours le sort de l’humanité.
Merci de votre travail si essentiel, et puissiez-vous trouver l’esprit qui se cache dans cette ville magnifique, lieu de métissage au confluent de l’Europe et des Amériques.
Je vous remercie.
