Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise d’un doctorat honorifique de l’université de l’Alberta

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Edmonton, le mardi 10 juin 2008

Je tiens tout d’abord à vous remercier de l’honneur que vous me faites en me conférant le grade de Docteur en droit.

Ce geste me touche d’autant plus qu’il me vient d’une institution qui, depuis son ouverture, il y a un siècle cette année, a toujours eu à cœur de promouvoir les notions de responsabilité citoyenne et de bien public.

Ce sont des notions qui ont toujours guidé ma réflexion et mon action.

Ce sont des notions que je juge indissociables de l’acte de penser et de la recherche de dialogue, qui sont le lot quotidien des institutions du savoir comme la vôtre et qui doivent s’inscrire au cœur de la Cité.

Car penser et dialoguer ne sont pas des privilèges réservés à des élites, quelles qu’elles soient, ni une activité reléguée aux marges.

Penser et dialoguer sont, d’après moi, les voies qui nous rendent aptes à devenir des citoyennes et des citoyens responsables et bienveillants, et c’est pourquoi il faut les cultiver et les renforcer.

Et lorsque ces capacités de penser et de dialoguer se développent dans le cadre d’une université, elles acquièrent un pouvoir transformateur, nous libérant de la bassesse qui résulte des préjugés, de l’ignorance et de  l’indifférence, tout en ouvrant la voie à un voyage intérieur.

Un voyage qui vous transformera.

Un voyage qui vous surprendra.

Un voyage qui vous inspirera et vous ravivera.

Mais surtout, un voyage qui vous permettra de comprendre ce qu’est le bien de la collectivité.

Un tel voyage ressemble justement à l’aventure que plus de 260 femmes et hommes, futurs leaders — venus de chaque province et territoire et représentant les secteurs syndical, public, privé et à but non lucratif — ont entrepris la semaine dernière, lorsque j’ai donné le coup d’envoi de la Conférence du Gouverneur général sur le leadership.

Se déplaçant de Banff à Ottawa, ils arrêtent en chemin dans diverses collectivités de chaque province et territoire, ce qui leur permettra de confronter leurs perceptions du Canada à la réalité. Car souvent, ce qu’on imagine est loin de la réalité.

Ce pays est si vaste qu’il est presqu’impossible d’en saisir toute la plénitude, d’en prendre la juste mesure et de comprendre vraiment sa diversité et sa richesse. Et j’ajouterais, sa beauté.

C’est ainsi que ces futurs leaders auront l’occasion de vivre ce que j’ai moi-même vécu depuis que je suis gouverneure générale : l’occasion d’aller à la rencontre des Canadiennes et des Canadiens de tous les milieux, là où ils vivent, et de sentir le pouls de nos communautés.

Ils iront là où les choses se passent.

Là où la solidarité et la compassion s’inscrivent dans des projets innovateurs.

Là où l’entraide est un mode de vie.

Avant leur départ, nous avons passé trois jours à Banff, à réfléchir et à dialoguer sur le thème « Leadership et communauté »,  thème que j’avais choisi pour la conférence.

Permettez-moi de partager avec vous certaines de nos conversations.

Nous avons mis l’accent sur le vent de changement qui souffle à la grandeur du pays. Un vent qui balaie nos idées désuètes sur le leadership pour les remplacer par la notion d’un leadership centré sur le bien-être humain et non sur un rapport hiérarchique.

Et les communautés sont au cœur de cette transformation, avec la participation grandissante des citoyennes et des citoyens.

Ceux-ci accomplissent, souvent avec très peu de moyens, des choses extraordinaires — pour ne pas dire révolutionnaires — dans leur milieu.

Dans les circonstances les plus difficiles, ils parviennent à faire naître l’espoir et à créer des perspectives d’avenir là où ne  régnaient que le désespoir, l’exclusion et l’isolement.

Ils s’évertuent pour que l’intérêt public, la dimension humaine de chaque situation, l’emporte toujours sur le souci du profit.

Ce sont des gens qui font bouger les choses dans notre société.

Ce sont des gens qui savent qu’ils peuvent compter sur eux‑mêmes pour changer les choses.

Ce sont des gens qui affirment que le développement doit être réorienté sur l’humanité.

Ce sont des gens qui reconnaissent, comme l’a dit Sheila Watt Cloutier, l’incomparable porte-parole des gens de l’Arctique, que « la seule façon d’agir est avec compassion et d’une  manière responsable.  »

Nous avons beaucoup à apprendre de leur engagement et de leur détermination, puisqu’ils nous montrent comment oser déconstruire les idées préconçues que nous avons sur nous-mêmes et nos voisins.

Ils nous montrent également qu’il nous faut envisager de nouvelles façons de vivre ensemble plus équitables et, osons le mot, plus humaines.

Que nous devons faire preuve de vigilance pour que nos décisions soient fondées sur notre devoir de prôner le bien commun.

Et que nous ne devons jamais, jamais craindre de rêver grand, de prendre des risques.

Les sceptiques vous diront que tenir compte de la dimension humaine est une formule nulle ou un cliché vide de sens.

D’où l’importance, justement, de la liberté de penser et du dialogue qui nous permettent de remettre en question la doctrine si répandue selon laquelle l’engagement citoyen n’aurait aucune valeur. Une doctrine très souvent biaisée.

Biaisée de manière à favoriser la notion de profit.

Biaisée de manière à favoriser un groupe au détriment d’un autre.

Biaisée dans le but de contrer la notion même du bien commun et de la responsabilité collective.

J’aimerais vous dire sur quoi j’ai fondé mon mandat en tant que gouverneure générale du Canada.

J’ai fondé mon mandat  précisément sur le désir d’inscrire la dimension humaine au cœur de ce que signifie ma fonction de représentante de la Couronne.

Car au sein de l’espace institutionnel que j’occupe, j’ai cherché à créer une agora où les voix des citoyennes et des citoyens peuvent être entendues.

Je me suis également efforcée de rapprocher l’institution de la base.

Et j’ai voulu que la jeunesse soit au cœur de la quête d’un monde meilleur.

Car nous avons le devoir d’appuyer vos idées, vos projets et vos initiatives, qui nous aident vraiment à repenser le monde.

La solution vient en partie de vous, et nous devons faire en sorte que vos voix soient entendues.

Lors de mes rencontres avec les jeunes et d’autres Canadiennes et Canadiennes de tous les coins du pays, la réflexion et le dialogue sont les médiums que j’ai privilégiés.

Et ce sont justement les universités qui en favorisent l’apprentissage et l’essor.

C’est là où l’on encourage l’acte de penser.

C’est là où l’acte de penser peut devenir le ciment grâce auquel les citoyennes et les citoyens érigent des remparts contre la barbarie.

C’est là où il peut devenir le ferment de la vie démocratique.

C’est ici que notre capacité d’accepter nos responsabilités collectives peut être cultivée.

Dans ce sens, les universités sont les gardiennes de notre liberté.

En tant que bastions de la pensée, elles favorisent l’apprentissage et la croissance, mais elles offrent également une forme de résistance en faveur d’un dialogue éclairé.

Une résistance contre l’indifférence, la haine et l’égoïsme, qui peut nous aider à briser les nombreuses solitudes qui, même aujourd’hui, nuisent à notre capacité de coexister dans l’harmonie.

Et si j’ai choisi pour devise « Briser les solitudes », c’est parce que j’estime que le temps est venu plus que jamais de redéfinir les liens qui nous unissent à l’échelle de la communauté, du pays et du monde.

Aujourd’hui, diplômés de 2008, alors que vous êtes sur le point de poursuivre dans le monde l’aventure que vous avez commencée ici, dans cette institution, je nous invite à faire le vœu de garder vivant et prolifique cet acte de penser, de dialoguer, et de soutenir notre responsabilité collective qui sont le fondement même de la liberté.

Que tous mes vœux de bonheur et de succès vous accompagnent.