Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques

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Rideau Hall, le vendredi 28 mars 2008

Vous savez, pour Jean-Daniel, pour moi, pour toute l’équipe qui nous appuie, l’un des grands bonheurs d’habiter cette résidence et d’y travailler est d’être entourée au quotidien d’images lumineuses, évocatrices, méditatives, grâce à l’imaginaire de nos artistes et à la générosité de certaines institutions muséales qui nous prêtent les œuvres que vous trouverez ici.

Pas un jour ne passe sans que nous nous arrêtions devant un dessin, une toile, une photographie ou un objet sculptural, et que nous échappions ainsi des nombreuses tribulations du travail.

C’est tantôt une ombre qui nous prend par la main, un visage qui nous interroge autant que nous le regardons, un paysage comme un hymne à la matière du monde.

D’une œuvre à l’autre, de salle en salle, c’est une tranche de vie retenue sur le canevas, un portrait qui fait que tel individu ou tel moment de l’histoire se prolongent en nous, une explosion de couleurs, parfois même quelque chose d’indéfinissable qui pose une énigme.

Toute une multiplicité d’images qui rendent compte de la singularité des regards sur la vie.

« L’art est une révélation de l’être, affirme Tzvetan Todorov, même l’art le plus destructeur est porteur de forme et de sens ».

Chacun de vos regards est une fenêtre, par où nous regardons à notre tour.

Ce que nous y voyons nous emporte, nous questionne, nous ébranle, et souvent tout à la fois.

C’est par cette fenêtre que vous ouvrez pour nous que notre regard s’élargit et rejoint le vôtre.

Que notre regard, guidé par le vôtre, apprend à résister à l’uniformité et à l’immobilisme.

Pour que notre vue se renouvelle en toute liberté.

Permettez que je cite Riopelle : 

« Les tableaux poussent, dru, sans se préoccuper des étiquettes qu’on leur colle, disait-il.  Les théories et les définitions, cela ne vient qu’après, et les artistes n’y sont plus, ils sont partis faire d’autres œuvres qui n’ont pas encore d’étiquettes ».

C’est justement ce pouvoir de dessiller les yeux sur un horizon toujours plus étonnant que célèbrent les œuvres des artistes réunis ici ce soir.

Merci à vous d’emplir ainsi nos regards de vos visions.

Et d’ouvrir dans les murs de la Cité des échappées pour l’œil en quête de sens et de beauté.

À Alex Janvier, qui perpétue la richesse des traditions autochtones dans l’univers pictural, je dis merci.

À Kenojuak Ashevak, dont l’œuvre instaure un dialogue émouvant entre les cultures inuite et occidentale, je dis merci.

À Serge Giguère, pour qui les images naissent de l’émerveillement des êtres, des rencontres et des mots, je dis merci.

À Chantal Gilbert, artiste-coutelière qui insuffle aux objets les plus utilitaires leur part de mystère et magnifie leur sens, je dis merci.

À Shirley Thomson, qui se porte à la défense des arts et pour laquelle l’intégrité artistique est avant tout un art de vivre, je dis merci.

À Michel Goulet, qui détourne lui aussi de leur vocation des objets familiers et se soucie de déplacer l’art vers les lieux publics pour notre plus grand plaisir, je dis merci.

À Eric Metcalfe, dont la pratique multidisciplinaire est en soi un appel à la création, une manière de dégager du monde ses aspects inattendus, insolites et humoristiques, je dis merci.

À Tanya Mars, une artiste engagée, éclectique, audacieuse, qui crée des situations intrigantes, le plus souvent aussi avec humour, je dis merci.

Sachez, chers lauréats, que vous êtes à la fois porteurs de lumière, défricheurs de nouvelles perspectives et enchanteurs de nos vies.

Vous nous rappelez les paroles que prononçait Fernand Leduc ici même, l’an dernier.

Il nous disait très justement que « la culture dont témoigne la créativité multiforme des hommes, depuis toujours, est tout ce qui reste des civilisations qui passent ».

Raison ultime, s’il en fallait une, de vous remercier de tout mon cœur et de vous embrasser.