Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la première du film Entre les lignes du cinéaste Claude Guilmain

Ce contenu est archivé.

Ottawa, le lundi 10 novembre 2008

« Je ne peux pas te parler de la guerre, écrit l’un des soldats à sa mère dans le film de Claude Guilmain, car je n’ai pas les mots appropriés qui pourraient te faire comprendre. »

Ici, comme dans chacune des lettres que nous allons parcourir, les silences sont aussi chargés de sens que les mots et ils pèsent de tout leur poids sur nos cœurs.

Entre les lignes, celles écrites à la hâte sur la page ou celles, alliées et ennemies, qui s’affrontent, il y a la chair vive livrée aux canons, les souffrances insoutenables, la peur sourde de mourir, la dévastation sous les yeux, sans relâche.

Il y a le courage qui dépasse l’entendement, l’étonnement d’être encore là, la lettre que l’on espère de toute son âme, l’espoir de revoir un jour les siens, les amitiés nouées dans les tranchées, à la vie, à la mort.

Il y a le dévouement des infirmières et des infirmiers, de même que l’engagement de tous ces civils bénévoles qui ont accompagné nos soldats de multiples façons, parfois jusqu’aux champs de bataille, parfois jusqu’à l’ultime sacrifice.

Il y a aussi l’inquiétude qui ronge les proches, la crainte continue d’une mauvaise nouvelle, l’absence à laquelle on ne s’habitue pas, la vie qui doit continuer, malgré tout.

En entendant ces lettres, qui constituent l’essence du film que vous verrez dans quelques instants, me sont apparus les visages de ces mères, ces pères, ces compagnes et compagnons de vie, ces enfants que j’ai soutenus sur le tarmac, à la base militaire de Trenton, lors des cérémonies de rapatriement de nos soldats morts en Afghanistan.

Entre les lignes se sont entremêlés leurs voix brisées par le chagrin, leurs corps ployés sous l’effet de la douleur, leur vie jamais plus pareille, tout ce qu’ils ne disent pas.

Et c’est comme si la peine infinie de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants se faisait l’écho de celles qu’ont vécue des milliers d’autres avant eux, au cours d’un des siècles les plus meurtriers de notre histoire.

Comme s’il ne s’agissait plus que d’un seul et même cri venu du fond des entrailles. Que d’un seul et même vœu, que d’un seul et même espoir : que les forces de la création puissent l’emporter sur les forces de la destruction.

Qu’ont écrit, entre les lignes, toutes ces personnes endeuillées, tous ces soldats qui ne sont jamais revenus, tous ces militaires blessés au corps et à l’âme? Leurs lettres, je les porte en moi.

À la signature de l’Armistice, le monde entier croyait en avoir fini avec la guerre.

Voici qu’aujourd’hui, quatre-vingt dix ans plus tard, d’autres soldats quittent parents, enfants, amours et amis pour venir en aide à des populations sous le joug de la violence et de l’oppression.

Ne les oublions pas, et pensons aussi à leur famille en ce mois où nous rappelons à notre mémoire le souvenir de tous ces soldats dans la fleur de l’âge qui ont payé de leur vie le prix de la liberté, de notre liberté.

Merci, Claude Guilmain, d’avoir fait surgir des mots et des silences cette oeuvre puissante, magnifique, qui nous fait comprendre de l’intérieur la part indicible, inconcevable et profondément humaine et horriblement inhumaine de la guerre.

Bon visionnement.