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Wendake, le samedi 21 juin 2008
À mes côtés, à la table des panélistes, il n’y a que des femmes autochtones.
Des militantes de la première heure, des femmes de parole et d’engagement que je salue en cette Journée nationale des Autochtones.
Or, si vous m’avez invitée aujourd’hui à participer à cette conférence, voire à lancer la discussion, c’est que vous reconnaissez en moi une sœur, et ça me touche profondément.
En fait, nos origines et nos destinées sur cette terre d’Amérique se rejoignent et sont beaucoup plus liées qu’il n’y paraît.
Avant l’arrivée des colonisateurs Européens, les Espagnols d’abord suivis des Anglais et des Français, on comptait une population d’environ un million d’habitants autochtones sur l’île d’Haïti où je suis née. Ils étaient Taïnos, Arawaks et Caraïbes.
Ce sont nos premières nations à nous, sur l’île d’Haïti, Boyo, Kiskeya, qui, en langue arawak, signifie « terre montagneuse ».
Les Taïnos, les Arawaks, en particulier, étaient reconnus pour être des gens hospitaliers, ouverts, chaleureux. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux Espagnols de conquérir l’île si facilement.
Ce peuple avait une reine, Anacaona. Une femme que l’on disait d’une grande intelligence, une poétesse, une « samba », dont on célébrait aussi la beauté.
Anacaona et son peuple ont ouvert leurs bras, et leur cœur, et leurs esprits, et leurs terres, et leurs ressources, aux Espagnols, les premiers Européens à être arrivés sur l’île à bord de trois bateaux — la Pinta, la Niña et la Santa Maria — sous la gouverne de Christophe Colomb, le 5 décembre 1492.
Anacaona fut pendue et brûlée sur la croix et son peuple, réduit à l’esclavage et ceux qui résistèrent furent massacrés.
Pour le peuple haïtien, la reine Anacaona, les Taïnos, les Arawaks et les Caraïbes, font partie des héros dans le panthéon de leur histoire.
Je plonge mes racines dans le terreau fertile de cette histoire. J’ai appris dès l’enfance en Haïti à reconnaître les valeurs, le courage, la richesse de ces cultures ancestrales. Les Arawaks, les Taïnos, les Caraïbes sont mes ancêtres.
C’est ce qui m’a permis de m’enraciner ici.
Quand j’entends vos tambours, vos chants, vos légendes et vos langues, je m’y reconnais.
Mes racines s’enfoncent encore davantage, et sont aussi comme des rhizomes qui s’étendraient jusqu’au Nord.
Lorsque les Européens sont arrivés ici, ils ont vu dans les Amériques un nouveau monde.
Du coup, on a fait table rase d’un monde pourtant bien réel qui a été le berceau de civilisations millénaires.
Parmi mes ancêtres, il y a aussi ceux venus d’Afrique, qui ont été transportés de force de ce côté-ci de l’Atlantique pour y être réduits à l’état d’esclavage. Dans l’enfer des plantations, ils ont rencontré les Autochtones, eux aussi réduits à l’esclavage sur leurs propres terres.
Dépossédés, les uns comme les autres, par le même outrage, de leur mémoire, de leurs langues, de leurs cultures, voire de leurs noms.
De là est née une alliance historique entre Africains et Premières Nations des Amériques.
Ces civilisations se sont rencontrées dans le malheur et se sont reconnues dans le désir absolu de reconquérir leur liberté.
Au bout de 350 ans de traite, d’avilissement, de résistance quotidienne à l’infamie, les esclaves des plantations de St-Domingue ont eu gain de cause et ont pris possession de la colonie.
Leur premier geste a été de redonner à la terre son nom d’origine, Haïti. Et ce geste, ils l’ont posé pour l’humanité tout entière, au nom de valeurs fondamentales qui triomphaient ailleurs dans le monde et qui ont incité d’autres sans-voix à se rebeller et à briser leurs chaînes.
Les Espagnols l’avaient renommée Hispaniola (petite Espagne). Les Français eux l’avaient baptisée à leur tour St-Domingue. La terre des Arawaks retrouvait son nom d’origine : Haïti-terre des hautes montagnes.
Quelles sont ces valeurs?
L’égalité.
La fraternité.
La liberté.
L’histoire du Canada compte aussi, hélas, de ces chapitres sombres, pour ne pas dire douloureux.
Nous sommes en train de reconnaître l’une de nos parts d’ombre, de faire la lumière sur le chapitre des pensionnats autochtones, qui s’est échelonné sur presque un siècle.
Le 11 juin dernier, devant des millions de Canadiennes et de Canadiens, des paroles de contrition et de profond regret ont résonné dans l’enceinte du Parlement du Canada.
Des excuses ont été exprimées, dans un véritable aveu des torts causés par l’imposition de pensionnats autochtones qui ont eu des effets dévastateurs sur les Premières nations, les Inuits et les Métis.
Mais je dirais également sur les non-Autochtones, dépossédés, eux aussi, de la possibilité d’entrer en relation avec les cultures autochtones, d’entrer en relation avec ces langues, avec cet héritage qui représente nos racines les plus profondes en ce continent.
Nous avons tous été, Autochtones et non-Autochtones, dépossédés d’un patrimoine qui remonte à des millénaires.
Alors que nous voulons, en cette Journée nationale des Autochtones, rendre hommage à la contribution des femmes, je dirais que ce sont surtout les femmes qui ont vécu le plus durement cet arrachement dont il est question.
J’ai vu des photos d’archives dans un centre culturel de la première nation Tr’ondëk Hwëch’in à Dawson City, au Yukon. Toute une exposition sur ces pensionnats et la façon dont on emmenait de force ces enfants, loin de leur famille et de leur communauté.
Comment on les chargeait par dizaine dans la boîte arrière des camions.
Ils étaient tout petits. Certains n’avaient même pas cinq ans.
Je suis longtemps restée accrochée aux yeux hagards de ces enfants. À l’impuissance des parents.
Ces images déchirantes et honteuses m’ont bouleversée.
Comme mère, je ne pouvais m’empêcher de penser à toutes ces mamans à qui on a enlevé leurs enfants. À tous ces parents, ces grands-parents à qui on a dit : vous n’avez rien à leur apprendre, rien à leur offrir.
Combien de ces mères, de ces pères, de ces grands-mères et de ces grands-pères ne les ont jamais revus, n’ont jamais su ce qui leur était arrivé?
Et lorsque ces femmes et ces hommes s’interposaient pour ne pas que leurs enfants soient emportés, les officiers de la Gendarmerie royale les repoussaient de force.
Jusqu’à ce qu’ils refusent en bloc, des années plus tard, de se charger de cette tâche ignoble.
Il était plus que temps d’abattre le mur de l’indifférence et de rétablir la vérité historique pour qu’ensemble, nous puissions célébrer la richesse d’un patrimoine qui a survécu à des années d’outrages.
Pour qu’ensemble, nous puissions faire place à l’espoir et à la réconciliation.
J’ai toujours été émue par l’esprit de résistance des peuples, et en particulier des peuples autochtones. Notamment cette résilience que vous avez, vous, femmes des Premières nations, femmes métisses, femmes inuites.
J’apprends tellement de vous.
De vous, gardiennes d’un savoir ancestral.
De vous, guérisseuses du corps et de l’âme.
De vous, femmes leaders, cheffes de bande, militantes.
De vous jeunes et aînées.
De vous toutes qui assumez pleinement votre destin et votre propre parole.
Je l’ai toujours dit et je ne crains pas de le répéter : donnez du pouvoir aux femmes et vous verrez reculer la pauvreté, l’analphabétisme, l’exclusion, la maladie et la violence.
Par nous, les femmes, passent la vie, l’avenir de l’humanité, l’espoir d’un monde meilleur.
Dans les situations les plus extrêmes, et tout au cours de l’histoire, nous avons continué de penser, de dire, d’agir et de nous battre.
Aux côtés des hommes et avec des hommes à nos côtés.
Il est bon que le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec soit aussi une occasion de faire ensemble ce travail de mémoire.
Interroger l’histoire, c’est reconnaître ses moments de ruptures rebelles face aux continuités dociles. C’en en mesurer la portée et les errances.
Je vois dans cette volonté de confronter le passé et le présent la possibilité d’élargir nos points de vue, d’agir sur les mentalités et d’améliorer sans cesse et toujours le sort de l’humanité.
Mais assez parlé.
Je suis impatiente de savoir quelle est votre perspective sur le vécu des femmes à travers l’histoire, sur la richesse des cultures des premiers peuples du Canada.
N’est-ce pas intéressant de se rappeler que, comme Haïti, Canada est un mot autochtone qui signifie « le lieu où nous vivons »?
Sans plus attendre, à vous la parole.
