Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la clôture de la séance plénière de la Conférence canadienne du Gouverneur général sur le leadership

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Banff, le dimanche 8 juin 2008

Nous venons de vivre ensemble des moments d’intense réflexion sur des propos inspirants et parfois bouleversants.

J’ai l’immense privilège de vivre à vos côtés dans la salle et de recevoir en même temps que vous le fabuleux apport, la passion, l’expérience lumineuse et tellement éclairante de tous ces conférenciers venus nourrir notre appétit de sens.

Et je nous vois réagir, recevoir, ensemble, partant de nos différentes perspectives. Vos questions viennent enrichir le dialogue.

Vos propos ont été inspirants pour l’éclairage nouveau qu’ils nous ont procuré sur les façons dont les citoyennes et citoyens ordinaires font renaître la passion, la détermination et l’engagement qui sont d’une importance si cruciale pour changer le monde.

Vos propos ont également été objectifs, car ils ont exposé au grand jour certaines des fissures et des points de rupture de notre société, ce qui nuit grandement à la justice, la compréhension, la guérison et la réconciliation.

Durant la séance plénière d’hier, la plupart des participantes et participants ont semblé avoir fait la même observation : notre pays tout entier est balayé par le changement.

Le changement dans les façons dont les citoyennes et les citoyens travaillent ensemble.

Le changement dans l’intensité de l’engagement social.

Le changement dans les manières d’envisager et de définir les rapports sociaux.

Mais, dans un esprit typiquement canadien, nous  sommes loin de proclamer cette transformation sur tous les toits.

Et ce n’est pas diffusé non plus par les médias au moyen d’éclatantes campagnes publicitaires.

C’est une transformation qui se fait sans tambour ni trompette, petit à petit. Conscientes de la nécessité de trouver des solutions plus efficaces et plus durables à nos défis quotidiens, nos collectivités unissent leurs efforts

J’aime cette effervescence dont je suis souvent témoin au fil de mes séjours et de mes déplacements à travers le pays.

C’est ce Canada-là que j’explore, que j’observe, et que j’appelle de tous mes vœux.

Ce pays où les citoyennes et citoyens définissent chaque jour par des gestes, des actions concrètes, un art solidaire de vivre ensemble.

Soyons clair.

Cet esprit collectif n’est pas une nouveauté.

Loin de là.

La volonté d’améliorer les conditions de vie au sein de nos collectivités est enracinée dans la riche histoire de solidarité et d’altruisme qui a marqué notre passé récent.

Rappelez-vous du mouvement de création des caisses populaires.

Et que dire de la campagne qui a mené à la création d’un régime universel de soins de santé?

Sans oublier le mouvement national visant à améliorer les droits de tous les citoyens et citoyennes.

Notre histoire est semée de moments fondamentaux.

Ce que les transformations d’aujourd’hui ont de particulier, toutefois, c’est qu’elles ont lieu dans le contexte de la mondialisation; d’un monde où l’égoïsme, l’indifférence et la notion mesquine du « chacun pour soi, chacun pour son clan » ont une emprise de plus en plus forte.

Il faut mettre fin à l’égoïsme, au chacun pour soi et pour son clan. 

Cette phrase lumineuse, ce cri du cœur, je l’ai reçu d’un petit garçon de 11 ans en Haïti qui tenait à me dire ce qui devrait changer dans son pays.

Nous savons tous ce que sont les conséquences de mentalités de ce genre.

Nous savons qu’elles creusent des fossés d’inégalités de plus en plus profonds.

Qu’elles minent les infrastructures sociales.

Qu’elles causent la détérioration des écosystèmes.

Qu’elles freinent les libertés.

Mais il est encourageant de voir que de plus en plus de Canadiennes et de Canadiens se joignent les uns aux autres pour dire non à l’injustice.

Non à l’inégalité.

Non à la pauvreté.

Et oui à une vision de la société et à une vision du monde qui privilégient le bien commun plutôt que les intérêts des individus et de certains groupes.

Cela dit, il reste encore beaucoup à faire. Bien au contraire, comme le soulignait hier le chef national Phil Fontaine en disant que le combat était loin d’être gagné.

Les séquelles de la colonisation et des écoles résidentielles sont encore réelles et tragiques.

Vingt mille enfants autochtones vivent dans des familles d’accueil.

Quarante communautés autochtones sont privées d’écoles.

Une centaine de collectivités autochtones n’ont pas accès à une eau potable.

Oui, chers amis, nous — l’un des pays les plus riches de la terre — avons un tiers-monde dans notre propre cour.

J’ai encore le souvenir d’une adolescente, dans les Territoires du Nord-Ouest, qui m’avait confié que son seul souhait était d’obtenir la garantie qu’on offrirait la dixième année dans sa collectivité, l’automne suivant.

Ce que je vous dis, c’est la réalité.

Comme il serait facile d’ignorer son souhait.

Comme il serait facile de passer outre à sa demande.

Comme il serait facile de rester indifférents.

Agir ainsi serait un refus d’assumer notre responsabilité collective qui consiste à créer une société où tous les citoyens et citoyennes peuvent s’épanouir, prospérer et coexister en paix. Un refus de respecter notre engagement à titre de citoyen du monde exemplaire.

Une mise au point s’impose toutefois : ce problème ne concerne pas uniquement  les Autochtones, comme certains aimeraient nous le faire croire.

Il s’agit en fait d’un problème social qui nécessite l’apport de toutes et tous pour trouver des solutions.

Et le chef Fontaine a dit que nous progressions dans la bonne direction.

Il sent, lui aussi, le vent du changement qui nous apporte l’occasion historique de nous réconcilier les uns avec les autres et avec les chapitres les plus sombres de notre passé.

Cela dit, qu’est-ce que cela signifie sur le plan du leadership?

La transformation qui s’opère à l’échelle du pays nous pose à toutes et à tous un enjeu intéressant — c’est en quelque sorte un appel à l’action.

Comme l’a dit Sheila Watt Cloutier :

« En tant que citoyennes et citoyens, nous avons tous la possibilité de nous transformer nous-mêmes.

Se comporter d’une manière responsable et avec compassion est la seule façon de vivre.

Nous devons faire preuve de sagesse et de courage.

Nous devons réorienter le développement pour qu’il soit axé sur l’humanité. »

Ne soyez pas inquiète, Sheila, nous éprouvons le même sentiment d’urgence.

Nous ne pouvons en effet nous empêcher de nous interroger, de chercher des solutions ailleurs que dans les approches traditionnelles en matière de leadership, et d’envisager des façons plus justes et plus humaines d’entretenir des rapports avec l’autre.

Et comme nous en avons discuté hier, ce que nous appelons les « modes » d’engagement verticaux — qui ont trop longtemps caractérisé le travail communautaire et même le travail au sein de nos institutions et de nos entreprises — s’avèrent ineptes, désuets et inefficaces face aux grands enjeux auxquels nous confronte la société.

Nous commençons à voir apparaître  des formes « horizontales » de leadership qui permettent d’habiliter et de mobiliser les citoyennes et citoyens ordinaires pour en faire de puissants agents de changement.

Lors de ma visite en  Saskatchewan, par exemple, j’ai été frappée de voir qu’un quartier de Regina s’était uni dans la solidarité.

Les membres de cette communauté construisaient des maisons pour et avec des personnes démunies, fournissant des repas gratuitement à tous les résidents et offrant aux jeunes des ateliers de formation professionnelle, le tout en collaboration avec des acteurs des secteurs privé et municipal locaux.

Leurs efforts témoignent de la force que peut générer une communauté qui se mobilise pour s’attaquer ensemble à certains des enjeux auxquels elle est confrontée.

Et qu’est-ce que cela signifie pour nous?

Ces façons de faire sont pour nous, en tant que leaders, le signe que nous devons avoir l’audace de repenser et de déconstruire nos idées préconçues sur la gestion et la gouvernance.

Que nous devons avoir l’ouverture d’esprit requise pour réserver une place importante aux membres de la communauté lorsque vient le temps de prendre des décisions.

Que nous devons être plus créatifs — sortir des sentiers battus — lorsque nous explorons et formulons des solutions aux problèmes.

Que nous devons avoir la hardiesse de privilégier la dimension humaine dans l’accomplissement notre mission.

Et, surtout, que nous ne devons jamais avoir peur de rêver grand, de prendre des risques.

Comme je le soulignais durant la cérémonie d’ouverture, les sceptiques diront peut-être que c’est le comble de la « rectitude politique ». Que jamais un « véritable » leader ne devrait succomber à l’attrait de l’idéalisme béat.

Pour ma part, je vous répète : gare à la méprise.

Car je crois, tout comme vous, au pouvoir des communautés comme catalyseurs de changement.

Je crois, tout comme vous, au génie des citoyennes et citoyens ordinaires qui trouvent, chaque jour, des solutions novatrices aux défis les plus grands.

Je crois, tout comme vous, à la force et au dynamisme extraordinaires des jeunes qui se mobilisent pour enrayer de leurs quartiers l’exclusion sociale, le crime, la violence et le désespoir.

Puis-je vous dire pourquoi?

Eh bien! Parce que je l’ai vu de mes propres yeux.

L’une des initiatives que j’ai développées pour accroître la pertinence de l’institution que je représente est la série de forums des arts urbains de la gouverneure générale.

Il s’agit d’un projet qui rassemble des gens, des gens qui n’auraient normalement aucune interaction les uns avec les autres, dans le but d’élaborer des solutions axées sur la communauté pour régler des problèmes qui affectent certains des quartiers et collectivités les plus défavorisées du Canada.

Durant ces forums dynamiques, des centaines de talents émergents, qu’ils soient artistes hip hop, adeptes du breakdance, peintres, sculpteurs, artistes de graffiti, cinéastes et animateurs-graphistes, côtoient des chefs d’entreprise, des philanthrope, des ministres et des chefs de file communautaires.

Et la magie s’opère, avec des résultats magnifiques.

Au forum qui s’est déroulé à la Graffiti Gallery à Winnipeg l’an dernier, par exemple, deux jeunes filles de 10 et de 11 ans sont venues au micro pour exprimer dans des termes poignants, à quel point elles craignaient pour leur vie.

La violence des gangs, les drogues et le harcèlement avaient atteint un point tel dans leur quartier qu’elles allaient être tentées de se joindre à un gang pour en obtenir la protection.

Le courage dont elles ont fait preuve a permis de mobiliser le quartier tout entier, qui a décidé de reprendre la communauté en mains et d’en éliminer les fumeries de crack, les narcotrafiquants et les meneurs de gangs qui créaient le désarroi dans le quartier.

Les ministres provinciaux présents ont été si touchés par ce qu’ils ont entendu qu’ils ont promis de passer immédiatement à l’action.

Voici qu’un an plus tard, cette communauté récolte les fruits de son labeur.

D’après les statistiques, le crime aurait diminué de 70 %.

Plus de 15 fumeries de crack ont été condamnées.

Mais le plus important est que les résidents peuvent enfin marcher, sans danger, dans leurs quartiers.

Vous savez, je n’étais pas allée à Winnipeg avec une subvention d’un million de dollars en poche.

Ni avec une légion d’experts prêts à imposer des solutions toutes faites pour régler les problèmes de la communauté.

Non, j’y étais allée avec la seule chose que je possède vraiment :

C’est-à-dire une occasion de rassembler les gens.

La capacité de reconnaître que les communautés ont elles‑mêmes  plusieurs des réponses à leurs défis.

Et le devoir de m’assurer que les décideurs de tout acabit soient au courant des réalités des différentes régions du pays.

Comprenez bien ce que je dis.

C’est pour moi un exercice délicat, car je suis en terrain glissant.

Certains se demandent ce que je cherche à faire.

D’autres me traitent d’activiste.

D’autres encore sont perplexes, se demandant pourquoi je passe autant de temps avec des artistes hip hop et des leaders communautaires?

Or, il m’est impossible d’exercer les prérogatives constitutionnelles rattachées à mon rôle, sans être proche des réalités sur le terrain.

Sans écouter attentivement les citoyennes et les citoyens de notre pays me parler de leurs aspirations et de leurs préoccupations.

Sans être profondément touchée par ce que j’entends et par ce que je vois.

Après tout, mes fonctions exigent que je fasse des mises en garde, que j’informe et que je sois consultée par les décideurs sur diverses questions.

Je suis également chargée de rendre l’institution que je représente plus pertinente et plus sensible aux besoins et aux réalités de tous les Canadiens et Canadiennes.

C’est pourquoi je dois aller là où la plupart n’iront pas.

C’est pourquoi je dois déployer des efforts dans des directions que d’autres ne peuvent prendre.

En fin de compte, j’exerce une certaine forme de leadership du fait que j’interprète à la lettre, dans mes actions, ce que cette institution peut représenter. Et aussi en appuyant et en validant les agents de changement de notre société, les grands bâtisseurs de notre merveilleux pays.

Souvent, ils ne demandent rien de plus que d’être entendus, reconnus et soutenus.

Voilà que vous vous apprêtez à vous lancer dans une passionnante aventure qui vous amènera dans certaines des collectivités que j’ai moi‑même visitées, et j’espère que cette expérience vous enrichira.

J’espère que vous serez inspirés par les gens que vous rencontrerez.

Et j’espère que les projets et les initiatives que vous découvrirez vous pousseront encore davantage à l’action.

Parce que je suis impatiente d’entendre ce que vous aurez à proposer pour faire du Canada une terre de prédilection, où les citoyennes et les citoyens peuvent donner la pleine mesure d’eux-mêmes et contribuer à la vie citoyenne.

N’est-ce pas votre rôle, en tant que leaders, de faire fructifier les talents de celles et de ceux qui vous entourent et ce, pour le bien de l’ensemble?

Je pose la question. À vous d’y répondre.

Nous nous reverrons donc les 19 et 20 juin à Ottawa!

Je vous y attends.