Son Excellence Jean-Daniel Lafond - Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques

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Remise des Prix du Gouverneur général en arts visuels
et en arts médiatiques

Rideau Hall, le vendredi 28 mars 2008

Bonsoir,

Comment les arts visuels et médiatiques et les créateurs sont-ils vus dans notre société et, conséquemment, sont-ils assez visibles ici et ailleurs? C’est la double question que nous avons posée dans le cadre du 22e forum du Point des arts, qui s’est tenu aujourd’hui à Rideau Hall.

En compagnie d’une trentaine de participants, des lauréats et de divers acteurs du monde des arts, nous avons simplement repris la conversation là ou l’avait laissé le Point des arts tenu en 2007 à l’occasion des Prix en arts visuels et médiatiques. Nous avions alors discuté du rôle de l’artiste comme « dépisteur » dans une société où se multiplient les connections virtuelles et les plateformes de diffusion. Les participants, artistes, universitaires, diffuseurs et décideurs, avaient alors en conclusion mis de l’avant l’importance — et l’urgence même — d’accorder plus de visibilité aux arts visuels et médiatiques canadiens dans notre société. Ils faisaient le constat que, tant ici qu’à l’étranger, les artistes canadiens n’ont pas le rayonnement et la place qu’ils méritent.

Lors des visites que mon épouse et moi-même faisons dans les provinces et territoires, les artistes que nous avons rencontrés au cours des Points des arts que nous avons organisés localement nous ont souvent fait la même observation.

Aujourd’hui, nous avons voulu pousser la réflexion et le débat un peu plus loin. J’avais originalement imaginé ces forums du Point des arts comme des espaces de dialogue nous permettant, à la gouverneure générale et à moi-même, de rencontrer et d’écouter ceux qui font vivre quotidiennement les arts et la culture. Je crois que la discussion d’aujourd’hui réaffirme la pertinence d’avoir ce lieu de dialogue national, où l’on peut faire un bilan collectif de la situation à l’image de la diversité des réalités vécues dans ce pays. Je crois aussi que nous avons entendu des propositions et des suggestions singulières, que nous vous promettons de transcrire et de diffuser largement sur notre site Internet et dans « Conversations », notre bulletin de liaison.

Donc à la question abrupte « les arts visuels et médiatiques canadiens sont-ils hors champ », nos interlocuteurs ont apporté leurs expériences, leurs points de vue, et leurs propositions autour de deux axes complémentaires : l’éducation et l’accès aux arts.

Certains participants ont évoqué l’importance d’inclure les artistes dans les discussions sur le développement ou le redéveloppement d’espaces publics. Ils estiment d’ailleurs que le programme d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement, communément appelé le 1%, pratiqué au Québec devrait être étendu à l’ensemble du Canada… Intégrer des œuvres d’art dans les écoles, dans les hôpitaux, les édifices publics, c’est non seulement diffuser l’art, le rendre visible, mais aussi sensibiliser le regard du public.

Quant à la question, « les arts visuels et médiatiques canadiens sont-ils hors champ », d’autres participants y ont répondu en faisant appel à l’imagination pour créer des manifestations publiques festives axées sur les arts. Il nous faut à tout prix développer ce type d’atmosphère « électrisante ».

Ceci dit, nous sommes toujours heureux de voir que les artistes, les critiques, les historiens, les chercheurs, les gestionnaires renouvellent sans cesse leur volonté de s’inscrire au cœur des débats et des enjeux de la cité. Dans un monde dominé par le spectacle et le divertissement, et où le dialogue se fait de plus en plus nécessaire, nous devons réitérer le rôle vital que jouent les arts et la culture dans la vie citoyenne. Le développement de la création contemporaine, me semble-t-il, est cruciale pour toute société qui veut prospérer. Nous avons au Canada des organismes fédéraux et provinciaux comme les conseils des arts, les musées, les galeries, l’Office national du film qui font un travail remarquable pour encourager la création et développer la visibilité. Il en est de même des nombreux prix décernés dans les différentes disciplines artistiques. En particulier les prestigieux prix du Gouverneur général dont nous pouvons aujourd’hui encore constater le haut niveau de qualité. Mais cela ne saurait suffire sans un véritable travail d’éducation et d’information. L’école comme les médias ont un grand rôle à jouer dans la connaissance, la reconnaissance et l’importance des arts dans la vie quotidienne de notre pays.

Il y a dans l’art un mystère et une nécessité vitale. On demandait un jour à Francis Bacon : « Qu’est-ce qui fait l’art? ». Ce à quoi il répondit : « Ce n’est pas l’intelligence qui fait l’art, malheureusement. Ce qui fait l’art? Je ne sais pas. »

Bien sûr on peut expliquer ce qui fait une œuvre d’art, sa genèse, on peut rendre compte de l’itinéraire d’un artiste et trouver 1 000 raisons biographiques pour éclairer son cheminement créatif, mais cela ne répond pas à la question posée à Francis Bacon. C’est évidemment sa non-réponse, ce « je-ne-sais-pas » qui nous indique en creux un autre constat pour nous sortir de l’aporie. Ce « je-ne-sais-pas » révèle que l’art est essentiel à la survie de l’être humain sur la planète, comme l’oxygène : ceci nous le savons par contre et quelques millénaires de civilisation peuvent en témoigner. Sans l’art, pas de traces, pas de repères, pas de mémoire, pas de civilité.

Le reconnaître, c’est avouer que l’art est la part de la raison qui échappe à la raison, au même titre que l’origine du monde.

Le reconnaître, c’est avouer notre humanité.

C’est ce que vous, lauréates et lauréats de 2008, vous nous faites saisir à travers vos œuvres, lorsque vous réinvestissez sans cesse la réalité pour inventer de nouveaux possibles, et pour insuffler du sens dans nos vies.

Voilà pourquoi il faut tout mettre en œuvre pour rendre l’art et nos créateurs plus visibles et les célébrer.

Merci.