Prix littéraires du Gouverneur général

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Remise des Prix littéraires du Gouverneur général

Rideau Hall, le mercredi 10 décembre 2008

Lire est contagieux.

C’est un plaisir qui se transmet, un plaisir qui se propage, se communique.

D’une génération à l’autre, d’un esprit à l’autre, par-delà les lieux et les ans.

Ce plaisir remonte dans ma vie aussi loin que je me souvienne.

J’entends encore ma grand-mère, ma mère, mon oncle le poète René Depestre, me raconter des histoires.

Dans leurs voix s’animaient des personnages fabuleux, des aventures que je vivais grâce à eux, des mondes que je découvrais au détour des phrases, des images qui m’envoûtaient.

J’en redemandais, encore et encore.

J’étais insatiable.

Inlassables, leurs voix généreuses se nourrissaient de mon propre plaisir.

Plus tard, je revois ma mère déposer entre mes mains des livres comme des trésors.

J’y plongeais pour n’en ressortir qu’une fois la lecture achevée.

J’en sortais éblouie, transformée.

À mon tour aujourd’hui de lire des histoires à ma fille et de l’accompagner dans sa découverte des livres comme autant d’occasions d’enrichir son rapport au monde.

Lire.

C’est l’héritage le plus précieux que j’ai reçu et que je veux léguer à ma fille.

Qu’elle sache que lire, c’est voler du temps au Temps.

Que lire, c’est permettre à l’espace de prendre les dimensions de l’inconnu.

Tout s’arrête pour que le monde qui soudain s’agite à l’intérieur de nous, dans l’intimité de notre être, se mettre à vivre.

C’est alors que le livre ouvre en nous un horizon infini.

Cette expérience me rappelle une légende micmacque que rapporte l’écrivain Robert Lalonde.

Selon cette légende, le chant de la fauvette creuse au milieu du cœur un trou bleu.

Un trou bleu qui aussitôt s’agrandit pour devenir un ciel, sans commencement ni fin.

J’aime à croire que ce trou bleu est semblable à la brèche que les écrivains ouvrent en nous pour que nous accédions, dans toute sa plénitude, à cet univers immense qu’est l’expérience humaine.

Dans ce ciel à perte de vue, nous sommes portés par les mots et trouvons une liberté nouvelle pour déployer nos ailes et prendre notre envol.

Voilà que nous nous évadons, que nous voyageons, que nous rêvons, que nous réinventons, que nous réfléchissons, que nous apprenons, que nous découvrons, sans contraintes et sans limites.

Telle est la portée du livre dans nos vies.

Et pour intime que soit le rapport au livre, il devient vite occasion de partage.

Impossible, en effet, de garder pour soi les impressions que le livre suscite, les idées qu’il éveille, les émotions qu’il provoque, les possibilités qu’il fait naître en nous, généreusement et implacablement.

Qui n’a un jour offert un livre qui nous a marqué pour que le plaisir de lire se prolonge dans une autre vie?

Pour nous avoir soustraits du monde, le temps d’une lecture, le livre a tôt fait de nous y ramener.

Mais c’est un monde enrichi de ses perspectives, de ses fulgurances et de ses beautés.

Sans vous, le livre ne serait que « vide papier », que pages blanches, et sans ceux qui en assure l’édition et la diffusion, nous, lectrices et lecteurs, en serions privés.

Merci, mille fois merci, d’ouvrir en nous autant de ciels infinis, des ciels remplis du chant de vos mots et de vos images.