Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion d’une réception pour les délégués du Comité britannique et nord-américain

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Rideau Hall, le samedi 13 octobre 2007

Nous sommes heureux de vous accueillir à Rideau Hall, qui est la résidence et le lieu de travail de tous les gouverneurs généraux du Canada depuis la Confédération en 1867.

J’aimerais d’ailleurs saluer la présence parmi vous du vicomte Weir, dont l’ancêtre Thomas MacKay, tailleur de pierres de son métier, a construit la première incarnation de cette maison.

Cette institution publique, l’une des plus anciennes au pays, témoigne des liens historiques entre le Canada et l’Angleterre.

Elle a parfois aussi été le théâtre des liens naturels qui se sont noués entre le Canada et les États-Unis, nos plus proches voisins.

On se souviendra que c’est le comte d’Athlone, seizième gouverneur général du Canada, qui a accueilli le premier ministre britannique Winston Churchill, le président américain Franklin D. Roosevelt et le premier ministre canadien Mackenzie King à la Citadelle de Québec, l’autre résidence officielle du gouverneur général. C’était en 1943 et 1944, à l’occasion des Conférences de Québec.

Les liens qui unissent nos trois pays par delà les frontières et l’océan sont plus importants que jamais en ce monde actuel où les enjeux nécessitent une approche solidaire.

Je me réjouis que votre organisme contribue à resserrer ces liens à tous les plans — social, culturel, scientifique, diplomatique et commercial.

Je participais récemment à un forum international à Prague, à l’invitation du président Havel, sur le thème de la liberté et de la responsabilité.

Permettez-moi de partager avec vous quelques-unes des réflexions que j’ai soulevées là-bas, devant des gens qui, comme vous, s’intéressent à la notion de gouvernance dans un monde de plus en plus complexe.

J’ai tenu à aborder ce thème de la liberté et de la responsabilité à partir de deux leçons qui se dégagent de la sagesse que nous ont léguée les premières nations d’Amérique.

Écoutez s’exprimer le génie des peuples qui les premiers ont habité ces étendues de forêts et de lacs, de montagnes et de plaines, de neige et de glace qui recouvrent notre territoire canadien.

Une légende inuit raconte que pour obtenir de l’océan de quoi nourrir le village, les pêcheurs doivent d’abord rendre hommage à Sedna, déesse de la mer.

Ne pas le faire, ou pis encore, abuser de ses largesses, c’est risquer que les flots se déchaînent contre les pêcheurs impénitents.

C’est la première leçon : ce que l’on traite avec insouciance ou irrévérence peut se retourner contre nous.

Par ailleurs, dans plusieurs légendes, le corbeau devient enfant et apporte au monde la lumière. Le coyote se met à parler avec l’homme et la lune. Le souffle du vent dans les feuilles indique au marcheur quel chemin prendre. Ou encore les âmes des défunts sont des étoiles qui brillent au firmament.

Que nous disent-elles ainsi : que toutes les formes de vie, à quelque échelle que ce soit, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, sont inter-reliées.

C’est la seconde leçon.

Au commencement du troisième millénaire, alors que les frontières s’estompent et se redessinent, le savoir des Anciens résonne de tous ses échos.

Car l’horizon de nos vies, qui s’est longtemps limité au village, à la région, au pays, s’est élargi aux dimensions du monde et appelle à une plus grande solidarité.

Cette ouverture sans précédent exige que nous redéfinissions ensemble les liens qui nous unissent les uns aux autres et, comme le croient les premiers peuples d’Amérique, à toutes les formes de vie.

L’ampleur des inégalités, les soubresauts de la nature, le repli identitaire face à la diversité, l’obsession de la sécurité devant la montée des intégrismes de toutes sortes soulèvent de nombreuses inquiétudes.

Où va le monde?

Où va le monde quand l’économie est tenue pour une fin en soi?

Quand la mondialisation profite aux plus riches et rejettent les plus vulnérables?

Quand la croissance est fondée sur le gaspillage des ressources et est indifférente aux conséquences environnementales?

Quand, au nom du progrès, on force tous les peuples à entrer dans le même ordre politico-économique?

Quand l’ouverture aux cultures devient un prétexte à l’instauration d’une « monoculture », selon la formule de Lévi-Strauss?

Dans un monde où nos sorts sont irrévocablement liés, méfions-nous des dérives que peut entraîner une logique commerciale sans garde-fous, où seul le « chacun pour soi » et « pour son clan » dicterait les règles.

Méfions-nous car les défis de l’heure concernent la Terre entière.

Nous n’avons d’autre choix que d’élargir notre conception de la responsabilité citoyenne.

Et de donner à la liberté et, j’ajouterais, à notre sens de la fraternité des contours de plus en plus larges.

Notre liberté ne doit plus se définir exclusivement en fonction d’intérêts individuels, mais embrasser les intérêts du plus grand nombre.

Osons rêver d’une liberté qui serait aussi une conscience planétaire.

Même dans les démocraties les plus évoluées, il faut constamment reconquérir la liberté par notre quête de sens, la réanimer par nos propres interrogations, la revitaliser par nos propres aspirations.

Assumons pleinement ce pouvoir singulier que nous avons de penser le monde, de le questionner, de le redéfinir, d’en adoucir les assauts, d’en protéger les fragilités, d’en apaiser les douleurs et d’en multiplier les joies.

C’est par cet engagement de tous les instants dans le monde et auprès du monde que réside notre plus grande chance d’« humaniser l’humanité », pour reprendre la belle expression de Hannah Arendt.

Je dirais qu’il s’agit là d’une responsabilité collective.

Impossible, en effet, de nous soustraire à cette appartenance à la grande famille humaine.

Nous devons, au contraire, célébrer nos modes de cohabitation, dans le respect de nos différences, de nos points de vue et du sens que nous donnons à l’existence.

Nous devons nous enrichir de la somme des expériences que l’humanité a amassées à ce jour.

Partout où je suis allée, à titre de chef d’État du Canada, d’Ottawa à l’Arctique, du Pacifique à l’Atlantique, et ailleurs dans le monde, en Haïti, en Algérie, au Mali, au Ghana, en Afrique du Sud, au Maroc et au Brésil, j’ai rencontré des personnes remarquables.

Notamment des jeunes qui m’ont dit une chose essentielle.

Ces jeunes m’ont dit que la solidarité est une responsabilité.

Que l’engagement citoyen est une promesse d’avenir.

Qu’il faut désormais inclure le monde entier dans notre définition de la communauté.

Une communauté qu’ils redéfinissent autrement, non pas en fonction de l’ethnicité, ni même du lieu, mais de valeurs communes.

Une communauté où chacune et chacun choisirait de miser sur la somme de nos solidarités plutôt que sur la somme de nos différences.

Ce qui est en jeu ici, c’est notre capacité de construire ensemble un monde nouveau où chacune et chacun pourrait vivre mieux.

Un monde où nous nous donnerions les moyens de changer les choses pour le mieux.

Un monde où la liberté des uns rejoindrait la responsabilité des autres.

Un monde où, comme dans les légendes des premiers peuples d’Amérique, chaque organisme tirerait sa force et sa plénitude de la vie qui l’entoure.

Un monde qui se graverait dans l’histoire comme la plus belle des utopies.

Un monde que chacune et chacun d’entre nous aurait à cœur de réaliser.

Après tout, comme le dit si bien Aung San Suu Kyi, « c’est la vision d’une humanité raisonnable et civilisée qui inspire l’audace et la force de construire des sociétés enfin délivrées du besoin et de la peur ».

C’est la vision d’un monde que je tenais à partager avec vous à l’occasion de votre visite à Rideau Hall.

Je vous remercie de votre écoute attentive et chaleureuse.