Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la remise des Prix littéraires du Gouverneur général

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Rideau Hall, le jeudi 13 décembre 2007

C’est avec joie que nous nous retrouvons ce soir, Jean-Daniel et moi, en compagnie de créateurs et de fervents défenseurs de la culture. Et c’est toujours un plaisir de célébrer le livre.

Avec la multiplication des technologies de masse, d’aucuns avaient prédit la mort lente du livre, prétextant que le support — le papier, la reliure — tomberait en désuétude et que la lecture ne gagnerait plus que quelques adeptes, quelques « happy few », selon l’expression de Stendhal.

Affirmer cela, c’était sous-estimer la relation intime que l’on entretient avec le livre.

C’était aussi minimiser la place que la lecture et vous, les auteurs et créateurs qui en êtes la matière première, tenez dans nos vies.

On ouvre un livre comme on fait la connaissance de quelqu’un. Parfois à pas lents. La plupart du temps avec une curiosité et un plaisir que ravive chacune de nos lectures.

Peut-être avez-vous, comme moi, le réflexe de plonger votre nez dans le livre dès qu’il est ouvert pour humer son odeur de papier neuf et d’encre fraîche?

Ou peut-être le portez-vous contre votre cœur, comme s’il s’agissait d’un bien précieux, d’un objet rare?

Y a-t-il compagnie plus exquise qu’un livre qui vous passionne, qui vous bouleverse, qui vous tient en haleine, tant il est chargé de promesses de liberté, de découverte et d’aventure?

Remonter le cours des mots, le cours des phrases, pour rejoindre des mondes que d’autres ont inventés, pour voyager au-delà du temps et des frontières, pour accéder à la connaissance et à l’espace des idées.

Devant la page, devant l’écran d’une blancheur vertigineuse, vous, créateurs de l’ombre, entreprenez seul un périple autour d’un continent, qui est assurément votre continent intérieur.

Et c’est lorsque vous rejoignez l’essentiel, pour ne pas dire l’universel, que vous parvenez à tracer dans nos vies des chemins inattendus, inespérés, toujours lumineux.

Nos voiles alors se tendent, nos horizons s’ouvrent. Nous avons soudain le sentiment de saisir l’insaisissable, de nommer l’indicible.

Lire, c’est l’occasion de prolonger notre vie ailleurs. Lire, c’est l’occasion de vivre une vie, deux vies, mille vies.

Outre qu’elle occupe une place de choix dans notre quotidien, la littérature est un combat. Un combat de tous les instants. Le combat de femmes et d’hommes qui ont le souci d’aller au-delà des apparences.

À ce Point des arts organisé dans la foulée des prix littéraires, je l’ai mentionné et je le répète ce soir, je crois profondément que la littérature est d’une nécessité remarquable dans nos sociétés où l’on sacrifie trop souvent la réflexion, la quête de sens et la compréhension du monde sur l’autel de la précipitation, de l’artifice et du divertissement à tout crin.

J’estime que les livres sont des lieux de résistance dans un monde emporté par le courant de la vitesse et trop souvent réduit à un dénominateur commun.

Les livres sont des lieux où le travail de la pensée est encore possible.

Des lieux où la vie s’exprime dans toute sa complexité et sa diversité.

Des lieux qui se situent au-delà des certitudes et des idées reçues.

Des lieux sans limites, sans barrières, sans frontières.

Les œuvres des lauréates et des lauréats d’aujourd’hui en sont l’illustration la plus manifeste.

Saluons ensemble ces auteurs et créateurs de talent, dont les livres nous ont accompagnés, mon mari, notre fille et moi, tout au long des dernières semaines :

Michael Ondaatje et Sylvain Trudel pour leurs « romans et nouvelles »;

Don Domanski et Serge Patrice Thibodeau pour leur « poésie »;

Daniel Danis et Colleen Murphy pour leur « œuvre théâtrale »;

Annette Hayward et Karolyn Smardz Frost, pour leurs « études et essais »;

François Barcelo et Iain Lawrence pour leur « texte en littérature jeunesse » et Geneviève Côté et Duncan Weller pour leur « illustration en littérature jeunesse »;

Et enfin, Lori Saint-Martin, Paul Gagné et Nigel Spencer pour leur « traduction ».

C’est toute la richesse et la diversité de notre littérature que nous célébrons ce soir.

Bravo et merci à nos auteurs, poètes, illustrateurs, traducteurs.

Par vos œuvres, par vos mots et vos images aussi, vous offrez en cadeau une liberté que rien ni personne ne peut nous enlever : celle de penser, d’imaginer et de réinventer le monde avec vous.