Ce contenu est archivé.
Ottawa, le lundi 20 mars 2006
Mes amies,
J’utilise ce mot à dessein, car je viens ici en amie. C’est sur le ton de la confidence que je m’adresse à vous, femmes de tous les horizons. Je suis particulièrement émue d’être parmi vous aujourd’hui.
Comme je l’ai mentionné à l’occasion d’un déjeuner organisé à Victoria afin de souligner la Journée internationale de la femme, entre ce que l’on voit et ce qui est invisible pour les yeux; entre ce que l’on dit et ce que l’on tait; entre ce que l’on croit être et ce qui est; entre le chemin derrière soi et celui qui s’étend devant nous, il y a parfois un écart, un fossé, un monde.
Oui, les femmes ont accompli des progrès indéniables. Par exemple, nous toutes ici sommes des femmes indépendantes, des femmes d’idées, des femmes de compassion, des femmes d’action, des femmes de conviction, qui ne reculons devant aucun combat.
Vous le savez autant que moi, vous, représentantes d’organismes qui venez en aide aux femmes victimes de violence, aux femmes démunies, aux femmes désavantagées à plusieurs égards.
Tout en reconnaissant le chemin parcouru, il est important de tourner la médaille pour y voir le revers, de parler au nom de celles qui n’osent pas ou qui en sont incapables, de déconstruire les préjugés et de faire la lumière sur les disparités qui subsistent toujours entre les femmes et les hommes.
Ce qui me frappe, lors de mes rencontres avec des femmes des quatre coins du pays, c’est leur capacité de créer des réseaux. Des réseaux d’entraide, d’amitié, de partage et de solidarité qui vont au-delà des différences et qui multiplient leur pouvoir d’action. Le partenariat est leur force, et celui que vous avez su établir ici, à Ottawa, en est un bel exemple.
Je le sais pour avoir moi-même contribué à l’établissement d’un réseau de femmes dans les premières années de ma vie professionnelle, soit le réseau actuel de refuges pour femmes victimes de violence conjugale au Québec.
Pendant près de dix ans, j’ai écouté et soutenu des femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants. Je les ai assistées lorsqu’il leur a fallu affronter les préjugés, l’angoisse de la solitude pour ensuite repartir à zéro et se reconstruire.
Comment oublier que les immigrantes qui vivent des situations de violence et d’abus, notamment celles qui ne parlent ni l’anglais ni le français et qui n’ont peut-être pas de statut officiel ou qui sont parrainées, sont particulièrement vulnérables? La peur et la honte sont décuplées par leur isolement linguistique et culturel. Plusieurs affirment avoir l’impression d’être comme des « sourdes et muettes ». Elles ont le sentiment d’être considérées comme des inférieures, voire d’être invisibles pour les autres.
La solitude dans laquelle elles se trouvent enfermées est la pire des prisons. Elle accule au silence et à la détresse des femmes déjà sévèrement fragilisées. Je ne sous-estime pas les efforts qu’elles doivent déployer pour ne pas céder au désespoir. Ces femmes sont des survivantes; elles ont un courage et une endurance hors du commun, et je tiens à leur rendre hommage aujourd’hui.
Car les femmes d’ailleurs qui ont choisi de vivre ici enrichissent chaque jour notre compréhension des choses et du monde. Elles y vont de leurs remises en question, de leurs points de vue, de leur conception de la liberté et de leur propre combat pour s’affranchir des obstacles qui les empêchent d’atteindre leur autonomie et leur plein potentiel.
Et que dire des femmes autochtones, dont la situation est particulièrement critique? Comparativement aux autres Canadiennes, les femmes autochtones sont trois fois plus susceptibles de subir une forme quelconque de violence de la part de leur conjoint et elles courent huit fois plus de risques d’être tuées par celui-ci après une séparation.
Nombreuses sont les femmes autochtones qui vivent dans la peur, l’isolement et la négation des possibilités de choix essentiels à leur épanouissement, comme un travail décent, la santé et des conditions de vie acceptables. Leur situation est aussi celle de plusieurs femmes immigrantes. Et, la détresse, dont elles me font part, dans le cadre de la tournée canadienne que j’ai entreprise, m’inquiète au plus haut point.
Il faut que l’on sache que le nombre de femmes victimes de violence, voire de morts, toutes origines confondues, est effarant. On ne peut ignorer ces chiffres ni prétendre qu’ils n’existent pas.
Brisons le silence et les solitudes, conformément à la devise que j’ai choisie. Par solitudes, j’entends celles auxquelles se trouvent confinés certaines personnes, ou certains segments de la population, en raison de leur âge, de leur origine, de leur langue, de leur croyance, de leur sexe ou de leur capacité. Cette devise résume bien ce à quoi j’aspire en tant qu’être humain et comme gouverneure générale. Elle est à l’image du Canada que je souhaite pour les générations à venir. Au cours de mon mandat, j’ai la ferme intention de faire en sorte que les sans-voix soient entendus. C’est là ma priorité. Je veux aller au-devant de vos préoccupations, si dures soient-elles. Je veux que l’on reconnaisse pleinement la contribution des femmes immigrantes et autochtones à l’édification du Canada d’aujourd’hui. Je suis à votre écoute.
Je veux réussir à créer un espace où la parole citoyenne résonnera de tous ses échos. Car je crois profondément que la violence dans nos foyers, nos écoles, nos communautés, notre société, est le résultat de paroles qui n’ont pas été échangées, de dialogues qui n’ont pas eu lieu et de débats d’idées qui sont restés lettres mortes. Pour reprendre les mots de Gilles Vigneault, chanteur québécois et poète, « la violence, c’est un manque de vocabulaire ». Elle trahit un sentiment d’impuissance, une incapacité de se dire et une impression vive de ne jamais être entendu. À défaut de mots, on prend les poings ou les armes pour exprimer sa souffrance.
Je rêve du jour où ce pays qui est le nôtre représentera, pour chacune et chacun d’entre nous, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes de tous les milieux, une terre de liberté incomparable, un lieu de tous les possibles, où chacune et chacun peut s’épanouir.
Vous me croirez peut-être idéaliste, mais j’ai la certitude que rien n’est jamais fini, pour nous, les femmes, pour nos enfants, ici ou ailleurs dans le monde. Chaque mot compte, chaque geste importe. La présence aujourd’hui de tant d’organismes et de bénévoles qui se font les porte-parole des femmes et qui défendent leurs droits fondamentaux renforce ma conviction selon laquelle la somme de nos gestes ouvre des possibilités et fait la différence. La présence, aussi, de tant de femmes qui ont brisé le cercle vicieux de l’isolement et qui ont repris le contrôle de leur vie est une promesse d’avenir.
La route vers l’égalité est longue, certes. Mais vous qui militez pour que les femmes et les hommes, qui ont reçu le monde en partage, travaillent côte à côte en vue de le rendre meilleur, entretenez en nous l’espoir. Vous nous donnez le courage de poursuivre notre marche, avec passion et conviction, vers une société plus juste et plus humaine.
Merci de m’accueillir parmi vous. Merci de donner voix aux femmes qui ne demandent qu’à être entendues et respectées. Merci de défendre les droits de celles qui forment la moitié de la population et qui ne demandent qu’à être traitées en égales et à contribuer à la société à laquelle elles appartiennent. Plus que jamais auparavant, il importe de raviver le pacte de solidarité entre femmes de tous les horizons et de toutes les conditions sociales. N’oublions jamais que les valeurs que nous défendons ensemble relèvent de notre responsabilité citoyenne.
Merci.
