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Port-au-Prince, le lundi 15 mai 2006
L’occasion qui m’est donnée d’être parmi vous aujourd’hui est précieuse. Si vous saviez à quel point je me sens privilégiée de participer à ce moment solennel dans la vie démocratique de ce pays qui m’a vu naître.
J’aimerais revenir sur mes impressions depuis mon arrivée. J’ai d’abord regardé. Regardé intensément les femmes, les hommes, les enfants, dans les rues de Port-au-Prince.
Ce que j’ai vu, c’est une population sur le qui-vive, à l’extrême limite de ses forces. J’ai observé les effets de la vie dure sur les corps. Ces effets ne trompent pas. Les yeux sont parfois éteints, et il y a de la lassitude sur les visages. Il faut s’en inquiéter. Car, on le sait, la misère finit pas venir à bout de l’espoir et peut devenir une poudrière.
Mais dans ce pays, l’espérance est depuis toujours une règle de vie, même quand elle ne tient qu’à un fil. Imaginons ce fil comme une ligne de départ. Imaginons que nous y sommes et que le signal est donné. Ce signal, je l’ai entendu hier. Dans des mots prometteurs : des appels au dialogue, des appels au rassemblement des forces, des appels pour mettre fin aux divisions insensées et parfois assassines, aux inégalités profondes qui nourrissent l’injustice sociale.
Un président qui s’adresse à la population en disant: la solution viendra de chaque Haïtienne et de chaque Haïtien, et non pas d’un seul homme. Et qui dit aussi que la démocratie repose sur la sécurité et sur le respect des droits, que ce sont les citoyens d’Haïti d’abord qui sont responsables de leur destin. Et partout hier j’ai entendu parler d’un projet de société qui porterait avant tout sur le bien commun. Vous savez comme moi combien le chacun pour soi et pour son clan a meurtri Haïti. Vous savez le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.
Oui, nous sommes tous ici dans cette salle sur cette ligne de départ. Nous partageons la même responsabilité. Celle qui consiste à favoriser un nouvel ordre des choses pour qu’Haïti sorte enfin de l’état de désolation où elle s’enfonce.
Dans le rassemblement des forces, il y a chaque Haïtienne et chaque Haïtien, responsable et avec pour renfort le soutien de la communauté internationale. Je suis ici pour vous dire que le Canada est là.
Et je sais qu’il y a dans cette salle, des chambres de commerce aux organisations de la société civile, sans oublier la diaspora, la volonté d’innover, que vous reconnaissez la nécessité de vous dépasser, de multiplier les efforts d’investissement dans des secteurs prioritaires qui touchent directement au mieux-être collectif en Haïti.
Il faut saisir cette occasion. J’ose croire que les astres sont bien alignés dans le ciel d’Haïti. Il faut répondre de toute urgence à l’appel du changement. Changement des mentalités, des façons de voir, des façons de faire. Il faut tirer une fois pour toutes les leçons du passé, elles sont nombreuses. Le moment des gestes concrets pour des résultats concrets est venu. Ce sont les mots mêmes du Premier ministre du Canada, M. Stephen Harper. Et je m’engage à lui rapporter que la volonté y est et que tout semble converger en ce sens en Haïti.
Et je suis fière de participer aux liens indénouables qui unissent mon pays d’adoption à mon pays natal.
Je tiens à exprimer à mes frères et à mes sœurs d’Haïti toute ma gratitude pour les nombreux messages d’espoir que j’ai reçus au moment de mon accession à la fonction de gouverneure générale du Canada. Je les porte encore dans mon cœur et ils me rappellent quotidiennement que rien n’est jamais impossible pour celles et ceux qui croient en la vie et en un avenir meilleur.
Or, Haïti a droit à un avenir meilleur et à un présent plus digne. Et le Canada restera un partenaire du peuple haïtien si impatient de marquer un tournant décisif.
Plusieurs projets en ce sens sont déjà en branle et sont de bon augure. Ils s’inscrivent au cœur de l’élan démocratique et touchent l’ensemble de la vie citoyenne. Certains visent notamment la sécurité, une justice équitable et accessible où le respect des droits humains triompherait.
D’autres projets sont voués au renforcement des organisations et des associations gouvernementales et non gouvernementales. Nous misons sur une collaboration fructueuse et responsable avec la société civile qui a le devoir de répondre aux besoins criants de la population.
Que l’on pense aussi à toutes ces initiatives tantôt axées sur la qualité et la viabilité des services de santé, ou sur l’essor de l’éducation et l’amélioration des conditions d’apprentissage : tous ces chantiers qui mettent du baume dans plusieurs communautés où la mortalité infantile représente une menace quotidienne et où l’analphabétisme est le lot de plus de la moitié de la population.
La fragilité des droits des femmes et des enfants nécessite une vigilance de tous les instants et retient également notre attention.
De plus, l’établissement d’infrastructures afin de redresser l’économie locale et d’améliorer la vie de tous les jours nous apparaît essentiel. En témoigne assez l’onde porteuse de certains projets comme la modernisation du système électrique de Jacmel de manière à fournir un service régulier et à contribuer au développement de la région.
Et que dire de l’aide apportée aux paysans haïtiens, dont les ressources sont synonymes de survie et pour qu’ils puissent diversifier leur production. Ou encore de la réhabilitation du bassin versant de l’Artibonite, le principal cours d’eau d’Haïti, pour freiner le processus d’érosion, de dégradation des sols et de pollution environnementale.
Pendant mon séjour ici, j’aurai l’occasion de visiter les lieux où certains de ces projets ont pris leur envol grâce à l’intrépidité des femmes et des hommes qui les portent souvent à bout de bras pour le mieux-être de leurs semblables.
La détermination avec laquelle certains d’entre vous franchissez bien des obstacles et misez par-dessus tout sur le bien commun me rappelle celle d’un enfant haïtien que j’ai rencontré lors d’une visite antérieure à Jacmel où ma mère est née. Permettez-moi d’évoquer brièvement son histoire.
Cet enfant était fier de s’adresser à moi dans un français impeccable. Il me parla de ses parents, petits paysans pauvres et analphabètes dont les sacrifices lui permettaient d’aller à l’école. Il me dit sa chance, car ses frères et sœurs devaient travailler aux champs pour assurer la survie de la famille. Il me dit, les larmes aux yeux, qu’avec les connaissances qu’il allait acquérir, il rêvait d’améliorer un jour la vie des siens et de sa communauté. Il ne rêvait pas d’aller vivre ailleurs. Il voulait devenir professeur ou médecin. Soit nourrir les esprits ou guérir les corps ici, dans son pays.
Cet enfant de onze ans voulait y croire. Et, dans un sanglot qui m’a bouleversée, il me dit que ce qui devait changer en Haïti, c’était l’égoïsme triomphant.
Son histoire s’est gravée dans ma mémoire, et je la partage souvent avec des enfants du Canada. Elle me parle de possibilités. Eh bien, pendant que je participais hier à l’assermentation du président Préval, c’est à ce petit garçon que je pensais.
Je me disais qu’il incarnait à sa façon l’espoir de toute une jeunesse qui est la majorité en Haïti et qui veut rêver grand. Il nous revient à nous d’accompagner ce grand rêve, non pas pour l’avenir, mais tout de suite. Tout de suite.
Je vous remercie de tout cœur.
