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Montréal, le vendredi 7 avril 2006
Je suis émue de me retrouver à la Maison Parent-Roback. Je sens ici très vivement la présence de ces deux femmes d’exception, Madeleine Parent et Léa Roback, qui ont mené d’importants combats en vue de favoriser le sort des ouvrières et des immigrantes. Nous sommes réunies aujourd’hui en ce centre d’aide aux femmes pour rendre hommage à Marie-Josèphe Angélique, dont le destin tragique est un puissant symbole de notre quête de liberté et d’égalité.
Cette femme était Noire. Cette femme était une esclave parmi tant d’autres, ici même à Montréal. En 1734, elle est arrêtée, jugée, torturée, puis exécutée sur la place publique, à quelques pas d’ici, pour une faute qu’elle n’a sans doute jamais commise. Chose certaine : elle ne dissimulait pas sa force de caractère. On la disait parfois insolente avec celles et ceux qui l’avaient réduite à la servitude. Il lui arrivait même de se rebeller.
Encore aujourd’hui, personne ne sait si, dans un geste de désespoir ou de colère, pour conquérir sa liberté, Marie-Josèphe Angélique a allumé le feu dans la demeure de sa maîtresse et incendié Montréal. Qu’importe : notre objectif n’est pas de réécrire l’histoire, mais d’amorcer un devoir de mémoire. Il s’agit de tirer des leçons de notre passé, même celui que certains préfèreraient ignorer. De nous engager ensemble à bâtir un monde plus juste et plus humain.
Le travail de reconnaissance commence par un travail de connaissance. Moins de trois cents ans nous séparent du procès de Marie-Josèphe Angélique et de sa mise à mort. Le temps est court depuis les périodes d’esclavage qui ont marqué la présence des Noirs dans les Amériques, y compris en Nouvelle-France. Rappelons que, selon un édit du roi entré en vigueur en 1565, le Code noir, les esclaves noirs étaient considérés comme des « biens meubles », c’est-à-dire comme des objets utilitaires ou, pour le dire plus crûment, comme des bêtes de somme. Or, peu de gens le savent ou le reconnaissent. D’où la nécessité de se remémorer ce chapitre de notre histoire collective, si sombre soit-il, et de réaliser combien il a déterminé les rapports que nous entretenons les uns avec les autres. C’est certainement à cette source que remonte un certain racisme que nous avons du mal à vaincre encore de nos jours.
Nous, Noirs de cette ville, Noirs de ce pays, Noirs de ce continent, Noirs du monde entier, savons les affres de l’exclusion et devons travailler sans relâche à desserrer l’étau des préjugés. Même au cœur de nos démocraties, le sort qui nous est fait montre bien que tout n’est pas gagné. Plus important encore : notre lutte n’est pas seulement celle d’une race, mais celle de toutes les femmes et de tous les hommes qui réclament respect et dignité.
De Marie-Josèphe Angélique à la femme noire qui se tient devant vous, c’est tout un apprentissage de la liberté qui a vu le jour. C’est un parcours qui témoigne de notre volonté collective de construire un monde meilleur. C’est un gage d’espoir pour nous, pour celles et ceux qui nous succéderont et pour les populations du monde entier qui cherchent avec courage à s’affranchir de l’oppression.
Espérons que l’histoire de Marie-Josèphe Angélique nous sensibilise à l’importance de défendre les valeurs de justice, de liberté et de tolérance qui nous unissent, par-delà nos différences. Ensemble, nous entreprenons aujourd’hui ce devoir de mémoire auquel je faisais allusion plus tôt et qui doit désormais nous guider dans nos actions.
Merci.
