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Rideau Hall, le mardi 11 avril 2006
C’est un honneur pour mon mari Jean-Daniel Lafond et moi-même d’accueillir à Rideau Hall quelques-uns des plus grands journalistes et organismes de presse au Canada. Vous devinerez que le Prix Michener pour le journalisme m’interpelle d’une façon toute personnelle, puisque j’ai moi-même pratiqué ce métier avec passion et conviction pendant plusieurs années.
La devise de la Fondation Michener, Veritas Ancilla Liberatis — « La vérité au service de la liberté », résume bien, à mon avis, l’idéal journalistique et son pouvoir de libération et de transformation sociale lorsqu’il est poursuivi avec rigueur et constance. Napoléon Bonaparte, qui était reconnu pour n’avoir peur de rien, a déclaré un jour qu’il redoutait « trois journaux plus que 100 000 baïonnettes. » Bonaparte n’était pas sans savoir que les journaux pouvaient faire souffler un vent de liberté si puissant que celui-ci parviendrait à soulever la population contre lui et à le faire tomber.
Moi qui ai vécu sous le joug d’une dictature sans merci, je mesure bien le courage, voire la témérité, qu’il faut aux journalistes et aux organismes de presse pour accomplir leur travail dans des régions du monde où sévit l’oppression. La menace que les médias représentent pour les autorités en place constitue à elle seule un témoignage de leur portée et de leur force. Quand les régimes autoritaires n’essaient pas de mettre les entreprises de presse et les journalistes sous leur tutelle, ils peuvent s’en prendre à eux de façon brutale, sanguinaire et systématique. Selon l’association Reporters sans frontières, un tiers de la population mondiale vit encore dans des pays où l’absence de liberté reste de règle. L’année 2005 a d’ailleurs été la plus meurtrière pour les journalistes depuis les dix dernières années. Et je tiens à rendre hommage aujourd’hui à toutes ces femmes et à tous ces hommes qui ont payé de leur vie le prix de la vérité. Et comment ne pas avoir en tête également tous les journalistes emprisonnés en ce moment même quelque part dans le monde?
Dans nos sociétés démocratiques, les journalistes échappent aux dangers et aux menaces qui pèsent sur leurs consoeurs et confrères oeuvrant sous des régimes autoritaires. Ce qui ne leur donne pas pour autant l’assurance d’exercer leur profession dans des conditions de totale indépendance. De nos jours, le journalisme est de plus en plus soumis à des contraintes économiques dont il est difficile de prévoir les effets à longue échéance. Les entreprises de presse doivent assurer leur équilibre financier et, si possible, faire certains profits. Cotes d’écoute, tirages, augmentation des revenus publicitaires sont autant de pressions auxquelles elles doivent se plier désormais. Dans cette logique de marché, la rentabilité risque de l’emporter sur l’impartialité de l’information; elle peut aussi produire de la désinformation. Par conséquent, il arrive qu’elle jette un doute sur la crédibilité de certains médias ou journalistes.
La concentration des médias ajoute à mon inquiétude devant les pressions financières toujours plus grandes qui s’exercent sur les entreprises de presse et ceux qui y travaillent. Si elle n’est pas encadrée, elle peut réduire cette indépendance si nécessaire à la libre expression et engendrer une homogénéisation des contenus. Comment alors la confrontation des idées, qui mène à une réflexion citoyenne, peut-elle avoir lieu si aucune vision différente ne s’exprime, si l’on se contente de répéter de façon identique la même nouvelle d’un média à l’autre, voire la même rumeur, le même point de vue, et souvent sans en vérifier la source? Comment un journaliste peut-il raconter le monde dans un reportage, une enquête, un documentaire, c’est-à-dire le faire voir, le faire sentir et le faire comprendre, s’il ne dispose pas d’un espace où il puisse exercer une liberté de pensée et d’action rigoureuse?
La vigilance est de mise. À cet égard, je me réjouis que le Prix Michener, qui promeut non seulement l’excellence mais l’indépendance d’esprit, la liberté de parole et le bien public, soit accordé à une entreprise de presse. Ce Prix reconnaît l’engagement d’un média qui a pris le parti non seulement de diffuser l’information, mais de donner aux citoyens des éléments de prospection de la réalité. C’est, après tout, une question d’éthique ici.
Les six finalistes honorés aujourd’hui ont ceci en commun : ils ont permis de changer la société pour le mieux. Qu’il s’agisse de mettre au jour le manque de sécurité dans le métro de Montréal ou dans les grandes centrales hydroélectriques, de dénoncer une procédure douteuse de divulgation de renseignements privés pour l’obtention d’un contraceptif, de faire valoir la nécessité d’accélérer le processus d’approbation d’un médicament contre le cancer du sein et d’en étendre l’usage, de démontrer l’incompétence d’un médecin ou de relever des lacunes dans le système de protection des enfants, tous les reportages, documentaires et articles en nomination ont entraîné un changement qui a eu une incidence sur la société canadienne, au bénéfice de l’ensemble.
Annick Cojean, du journal Le Monde, disait : « Qu’on brise les clichés, qu’on affronte les regards, les discours… qu’on sonde, en prenant le temps, les cœurs, les âmes, et qu’on raconte enfin, en choisissant chaque mot, comment vivent les hommes, et l’on inspire la tolérance plus qu’une condamnation, le respect, l’intérêt, parfois la compassion. J’aime à croire à ces rapprochements, suscités par la plume. C’est pour cela que j’aime follement ce métier. » Le journalisme n’a de pouvoir véritable que lorsqu’il se met au service des faits qui mènent à la vérité. C’est lorsqu’il parvient à toucher le cœur et à ouvrir l’esprit qu’il agit sur les mentalités de façon durable et profonde.
Je remercie les finalistes du Prix Michener qui favorisent un journalisme clairvoyant, engagé et soucieux du bien commun. Félicitations à Julian Sher, récipiendaire de la bourse Michener-Deacon, dont le champ d’investigation portera sur ce fléau que représente la pornographie infantile.
Vous nous permettez de participer, avec lucidité et sensibilité, à l’évolution de ce monde que nous avons en partage, ce qui est inestimable. À toutes et à tous, je dis merci de tout cœur.
