Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse

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Montréal, le mardi 2 mai 2006

Je suis émue d’être parmi vous aujourd’hui, de retrouver d’anciens collègues, des amis, des visages connus. Cette célébration organisée à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse me touche également d’une manière toute personnelle. Permettez-moi de m’expliquer et de remonter à l’enfance. Enfant, j’ai appris que les choses pouvaient basculer du jour au lendemain. En effet, j’ai su très tôt dans ma vie que la liberté, la parole et le respect de la dignité humaine pouvaient être facilement bafoués, sans vergogne. Cette première prise de conscience a laissé ses traces. Peut-être, en fait, est-ce la raison pour laquelle j’ai été attirée par le journalisme, un métier que j’ai pratiqué avec passion et conviction pendant des années. Peut-être aussi est-ce ce qui explique mon engagement auprès de Reporters sans frontières. J’ai grandi dans un pays où l’on emprisonne, où l’on assassine les journalistes.

Mais ma première leçon de journalisme, je l’ai apprise au contact de journalistes haïtiens, lorsqu’à l’invitation de la cinéaste Tahani Rached de l’Office National du Film du Canada, je suis rentrée en 1987 dans mon pays natal, à titre d’assistante à la recherche et d’interprète pour un documentaire sur les premières élections libres en Haïti. Avec les grands moyens dont nous, l’équipe canadienne, disposions, nous allions suivre le travail des journalistes de Radio Haïti Inter. Ce qui vous frappe lorsque vous arrivez à Radio Haïti Inter, c’est sa façade criblée de balles qui, à elle seule, raconte les nombreux assauts pour réduire au silence celles et ceux qui y travaillent. Radio Haïti Inter, dont le fondateur Jean-Dominique que j’ai vu à l’œuvre et pour qui j’avais le plus grand respect. Il ne prendra plus l’antenne. Les fossoyeurs de la parole ont eu raison de lui et l’ont assassiné. Le crime est resté impuni. Sa famille et ses amis réclament encore justice.

Tout dans les façons de travailler des journalistes que j’ai côtoyés en Haïti, leurs maigres moyens, y compris côté salaire, forçait l’admiration. Je les ai vus parcourir des kilomètres à pied pour rejoindre des populations complètement isolées. Ils n’avaient souvent rien dans l’estomac mais beaucoup de cœur au ventre. Et puis cette ferveur dans leur manière de couvrir les événements, de les rapporter avec couleur et passion, dans une langue, en français comme en créole, riche et imagée qui rompait avec des décennies de matraquage.

J’ai compris comme jamais, à les observer, ce qu’est la force de tenir un micro, de passer la parole et de la faire entendre, dans un climat où la terreur mordait encore et tuait aussi. Et, au micro tendu, j’ai vu des femmes et des hommes défier la peur et témoigner, au risque de leur vie. Témoigner comme on s’insurge, à visage découvert et à haute voix. En Haïti, la prise de parole est vécue comme un exutoire parce qu’elle a été dans la traversée douloureuse et humiliante de l’esclavage un espace de conquête.

Les esclaves de la plantation, dépossédés d’eux-mêmes et de leurs langues d’origine, ont eu le génie de créer une langue nouvelle, le créole, face à l’impérieuse nécessité de communiquer. Et ceux de leurs descendants qui ont maîtrisé le français se sont entièrement approprié la langue des anciens maîtres. Les deux langues leur ont servi à s’affranchir, à dire et à se dire. « Atansyon! Nou ka analfabèt, min nou pas bèt! » … « Détrompez-vous! Nous sommes analphabètes mais nous ne sommes pas bêtes! ». J’ai vu des journalistes investis de cette même volonté et très conscients de leur responsabilité citoyenne, informer la population, mais également la former en vue d’assumer ce premier exercice de la démocratie : voter. Aller aux urnes comme pour renaître. En 1987, le taux de participation a été phénoménal, au-dessus de la barre des 80 p. 100, et cela largement grâce au travail des journalistes. La suite, je vous la rappelle : les milices duvaliéristes qui ont vu le vent tourner ont déferlé sur les bureaux de vote et massacré des centaines d’électeurs. Dans l’escalade de la terreur, dès l’avant-veille des élections, les premiers visés ont été les journalistes : ceux du pays d’abord mais aussi les équipes étrangères, y compris la nôtre. Nous avons été mitraillés pendant des heures et notre preneur de son s’en est tiré avec un éclat de balle dans la nuque.

Les leçons que j’ai tirées de cette expérience ne m’ont jamais quitté en dix-huit ans de métier.

Pourquoi tant de journalistes risquent-ils la torture et l’emprisonnement et vont jusqu’à accepter de mettre leur vie en danger? La passion pour le métier? Le sens de  l’aventure? Il y a plus, et Céline pourrait en témoigner. Ces femmes et ces hommes partagent un idéal. Ils ont la conviction profonde que leur travail parviendra à éveiller les consciences. Ils informent et ils forment à la libre expression, surtout là où la propagande et la censure tiennent lieu de vérité.

Prenons le temps de mesurer ce courage, voire la témérité, qu’il faut aux journalistes et aux organismes de presse pour accomplir leur travail dans des régions où sévissent la misère, les conflits, l’horreur. De la même manière, je comprends bien le pouvoir de libération et de transformation sociale qu’ils détiennent. La menace que les médias représentent pour les régimes qui veulent les faire taire de façon systématique, parfois brutale, constitue à elle seule un témoignage de leur portée et de leur force.

Un tiers de la population mondiale vit encore dans des pays où l’absence de liberté reste de règle et l’année 2005 a été la plus meurtrière pour les journalistes depuis les dix dernières années. Je tiens donc à profiter de l’occasion pour rendre hommage à toutes celles et à tous ceux qui ont payé de leur vie le prix de la liberté d’expression. Et comment ne pas mentionner tous les journalistes emprisonnés en ce moment même quelque part dans le monde : nous savons qui, où, pourquoi et comment; nous ne pouvons faire semblant de l’ignorer parce que des organismes comme Reporters sans frontières sont là pour nous le rappeler sans relâche.

Une autre question m’importe et je me permets de l’aborder en citant Jean-Paul Mari qui a couvert le génocide au Rwanda pour le Nouvel Observateur et qui écrivait avec émotion : « Ces signes que j’alignais sur mon écran avant de les envoyer ailleurs… ces signes accumulés, flottants sur un écran fragile mais posés noir sur blanc, étaient à mes yeux comme autant d’humains disparus que je ne laissais pas dans la nuit (…) comme si l’horreur, une fois écrite, en sortant du non-dit, du silence, quittait forcément le domaine de l’acceptable, de l’amnésie, du crime oublié contre l’humain (…) l’inhumanité qui n’est pas criée à voix haute est une petite victoire définitive du mal. »

Dans ces signes qu’ils alignent et qu’ils accumulent, pour reprendre les mots de Mari, les journalistes participent au devoir de mémoire, au besoin de comprendre, au combat contre l’indifférence, contre le sentiment d’impuissance et contre l’ignorance. Cela dit, de nos jours, le travail journalistique, de plus en plus soumis à des contraintes économiques dont il est difficile de prévoir les effets à longue échéance, devient un produit, une marchandise, un profit. On le sait : les entreprises de presse doivent assurer leur équilibre financier et, si possible, réaliser des profits. Cotes d’écoute, tirages, augmentation des revenus publicitaires sont autant de diktats auxquels les journalistes doivent se plier désormais. Dans cette logique de marché, la rentabilité risque de l’emporter sur la rigueur; elle peut aussi produire de la désinformation.

À ces pressions financières toujours plus grandes qui s’exercent sur les entreprises de presse et sur ceux qui y travaillent s’ajoute la concentration des médias. Si elle n’est pas encadrée, elle peut réduire l’indépendance si nécessaire à la libre expression et engendrer une homogénéisation des contenus. J’aimerais reprendre ici deux questions que j’ai soulevées à l’occasion de la remise des Prix Michener : Comment la confrontation des idées, qui mène à une réflexion citoyenne, peut-elle avoir lieu si aucune vision différente ne s’exprime, si l’on se contente de répéter de façon identique, souvent sans vérifier la source, la même nouvelle d’un média à l’autre, voire la même rumeur, parfois le même mensonge, le même point de vue, surtout s’il est le plus « vendeur »? Comment un journaliste peut-il raconter le monde dans un reportage, une enquête, un documentaire, c’est-à-dire montrer et faire comprendre, s’il ne dispose pas d’un espace où il peut exercer sa propre liberté de pensée et d’action? Autant de questions qui ouvrent plus largement sur la santé démocratique de nos sociétés.

Nous vivons dans un monde que la rapidité des moyens de communications permet à chaque instant de saisir sur le vif. Des informations de toutes sortes sont transmises quotidiennement à l’échelle du globe et nous en renvoient des images fugaces et immédiates. Nous avons à notre disposition des véhicules de transmission à la mesure de notre imagination. À nous d’en faire des instruments au service de la démocratie. À nous d’en faire des lieux d’expression d’une diversité de points de vue et d’idées. Car plus l’information circule, plus les citoyennes et les citoyens y ont accès, et plus ils ont l’occasion de participer à la vie démocratique des sociétés.

Mais dans ce flot de nouvelles en continu qui nous grise, nous étourdit, il arrive que la complexité de la vie devienne une peau de chagrin. Or, cette complexité nécessite une approche plus nuancée. Car la réflexion si nécessaire à votre travail et à une meilleure compréhension des événements pour participer, avec lucidité et sensibilité, à l’évolution de ce monde, eh bien, cette réflexion, elle réclame du temps. Sur cette exigence primordiale, les journalistes capitulent de plus en plus pour se plier aux exigences des machines qui produisent l’information et qui la mettent en marché. Le rôle et l’engagement journalistiques, l’éthique même de la profession en pâtissent.

À l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, je formule un vœu : que tous les efforts en vue de témoigner de l’humanité dans ce qu’elle a de plus ignoble et de plus sublime trouvent un espace et le temps qu’il faut pour l’exprimer. Et à ce vœu j’en ajoute un autre: que les journalistes puissent encore faire jaillir du sens et les étincelles d’espoir si nécessaires pour les individus et les peuples qui ont soif de vérité et de liberté.

Je veux aussi saluer ce soir quelqu’un avec qui j’ai souvent partagé ces réflexions et ces inquiétudes sur le métier. Je suis heureuse de retrouver Michel Roy pour qui j’ai le plus grand respect. Le journalisme, il l’a pratiqué; il l’a aussi observé, à titre de diplomate, de professeur, de plus près encore au Conseil de presse du Québec où nous nous sommes retrouvés lui et moi, puis à Reporters sans frontières où nous avons appuyé la naissance du chapitre canadien. Sachez que c’est un honneur pour moi de vous rendre hommage aujourd’hui Michel, en notre nom à toutes et à tous. Vous resterez à jamais pour moi un homme tout entier voué à l’élucidation de notre monde. Michel, permettez-moi de vous remettre ce magnifique livre de Yann Arthus Bertrand, La terre vue du ciel, en reconnaissance de votre engagement et de votre contribution à Reporters sans frontières. Michel… à vous la parole!