Son Excellence la très honorable Michaëlle Jean - Discours à l’occasion du Sommet national sur l’éducation des Inuits

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Inuvik, le mardi 15 avril 2008

Venus de partout, nous avons répondu à l’appel et nous voici réunis ici pour discuter d’une stratégie nationale sur l’éducation inuite. J’aimerais donc entrer dans le vif du sujet.

Mon histoire personnelle m’a appris que c’est par l’éducation que l’on accède à la liberté.

Liberté de choisir sa destinée.

Liberté de définir ce que nous sommes et de le partager avec le monde.

Liberté de rassembler nos forces collectives et d’assurer le développement de nos ressources.

À titre d’éducateurs, la responsabilité qui vous incombe est vitale pour la prospérité de l’ensemble.

Non seulement vous avez pour mission de nourrir les cœurs et les esprits en transmettant des connaissances.

Et d’assurer la pérennité de vos manières d’être, de vivre et de penser le monde.

Vous avez aussi l’énorme tâche de préparer les jeunes Inuits à assumer pleinement l’essor de vos communautés.

Je vous remercie chaleureusement de m’associer à une démarche que je juge fondamentale et dont les retombées concernent certes les jeunes, mais rejailliront avec une égale force sur toutes les populations du Grand Nord.

C’est la deuxième fois que je viens ici, dans les Territoires du Nord-Ouest, et la quatrième fois que je franchis le soixantième parallèle depuis mon installation à titre de gouverneur général.

Chacun de mes voyages parmi vous accentue ma conviction que l’histoire de celles et ceux qui habitent ces vastes étendues de neige, de pierre, de terre et d’eau est un enrichissement du patrimoine de l’humanité.

J’aimerais vous dire toute l’admiration que je ressens pour votre enracinement profond dans cette terre peuplée de mythes et de légendes.

Pour la richesse de vos langues et de vos cultures.

Pour votre résilience qui défie l’entendement.

L’ingéniosité avec laquelle vous avez traversé les millénaires est légendaire.

Votre histoire est un modèle unique d’endurance.

Votre histoire nous parle d’une sagesse qui remonte à 4000 ans.

Ce territoire extrême, qui met l’être humain à l’épreuve, vous en détenez tous les secrets.

Vous y avez puisé votre nourriture en abondance et en avez décelé tous les trésors.

C’est vous qui nous avez communiqué l’esprit et, disons-le franchement, le génie de ce territoire que nous habitons.

C’est vous qui nous avez appris à nous, venus d’ailleurs, tant les premiers explorateurs que les derniers arrivants, à nous enraciner en ce continent.

Vous êtes le lien le plus profond que nous avons avec cette terre généreuse.

Nos racines les plus anciennes.

Vos efforts pour préserver votre identité sont une leçon pour l’humanité entière.

Nous avons beaucoup à apprendre de vous.

Du respect que vous vouez à la terre, à la mer, à la faune et à la flore qui nourrissent votre spiritualité et vos modes d’expression.

Je ne sous-estime pas la ténacité et le courage qu’il vous faut déployer pour préserver vos traditions, après une entrée brutale dans une nouvelle ère.

En un temps très court, vous avez été forcés de passer du nomadisme à la sédentarité.

Et, dès lors, à redéfinir votre sentiment d’appartenance.

Cette situation se fait aussi sentir chez les jeunes, écartelés entre un mode de vie dont les aînés leur parlent avec mélancolie et des possibilités d’avenir qui leur semblent inaccessibles.

Entre les mirages du Sud et les réalités du Nord, ils ont du mal à trouver leur place.

Notre cœur se serre lorsque certains d’entre eux partent à la dérive et finissent par sombrer dans le désespoir, l’alcool et les drogues, jusqu’à mettre fin à leur jours.

Mais l’espoir demeure vivant, un espoir que j’ai ressenti hier soir, lorsque j’ai assisté à la discussion ouverte avec les jeunes.

Les deux cent jeunes d’Inuvik et des communautés environnantes qui étaient présents m’ont livré un message clair, et je cite, « Nous attendons davantage de nos école. Et nous en avons besoin maintenant. »

Il nous faut plus de livres dans nos bibliothèques.

De meilleurs équipements dans nos gymnases.

Davantage de cours axés sur les arts.

Des cours d’immersion française dans les écoles secondaires.

Et même la garantie que la dixième année sera offerte dans nos communautés.

Les élèves m’ont également fait part d’une chose importante, et je cite, « Nous voulons que nos parents et nos aînés s’impliquent davantage. »

Ils voient dans les générations précédentes une ressource inexploitée qui peut aider à enrichir leur éducation.

Voilà des propos très encourageants qui démontrent que les jeunes Inuits et les jeunes du Nord ne sont pas désabusés et qu’ils veulent apprendre, contrairement ce que croient bien des gens. En fait, ils veulent jouir des mêmes possibilités que les jeunes du Sud.

Et il nous incombe à toutes et à tous de faire en sorte que leur souhait devienne réalité. L’avenir de l’Arctique, et en fait l’avenir du Canada, dépend de notre capacité d’établir les conditions nécessaires à l’épanouissement de tous les élèves.

C’est la raison pour laquelle votre décision de discuter d’une stratégie nationale sur l’éducation est si importante, et le fait que vous soyez aujourd’hui si nombreux à engager une telle discussion me rassure.

Ce souci d’aborder cette question témoigne en soi du chemin parcouru et de votre volonté de voir les jeunes réussir.

Ensemble, il faut changer les statistiques dramatiques qui indiquent qu’un peu moins que le tiers des jeunes du Grand Nord terminent leurs études secondaires, alors qu’ils constituent plus de la moitié de la population.

Ce qui permet de renverser la vapeur—et c’est ce que m’ont dit les élèves hier soir—c’est lorsque l’encouragement vient des parents, de la famille et des enseignants. Voilà ce qui motive les élèves à réussir.

N’ayez pas peur de rêver grand.

D’inciter vos jeunes à rêver grand.

Leur apprendre à rêver de nouvelles possibilités, c’est déjà les préparer à être des leaders au sein de vos communautés.

À ce point-ci de votre histoire, il n’a jamais été aussi important, je dirais même urgent, de préparer les jeunes Inuits à assumer pleinement le développement de vos richesses, dans tous les secteurs névralgiques de la société.

Donner aux jeunes le goût d’apprendre, c’est de donner à vos communautés les outils essentiels à leur épanouissement.

Après tout, une stratégie nationale sur l’éducation vous permettra également de gérer vos abondantes richesses collectives.

Voilà pourquoi il y va, à mon sens, de votre prospérité que je souhaite de tous mes vœux.

Votre souci de former une nouvelle génération pour répondre aux défis de l’heure et à venir me réjouit.

Les rêves n’ont pas de limites, et il ne doit pas y avoir de limites aux possibilités qui s’offrent à vos jeunes.

Qu’ils aient la certitude que tous les rêves sont à leur portée et qu’ils ont le devoir de les poursuivre.

Qu’il s’agisse du rêve de devenir mécanicien, professionnel de la santé, ingénieur, arpenteur, pilote, menuisier, commerçant, architecte, fonctionnaire, cinéaste, voire éducateur et, pourquoi pas, gouverneur général, libre à eux et à elles de choisir.

Et tous ces rêves n’excluent en rien qu’ils soient aussi chasseurs et pêcheurs.

Nous voulons qu’ils soient nombreux à s’ouvrir au monde de la connaissance, sans y perdre leur âme.

Nous voulons qu’ils soient fin prêts, sûrs d’eux-mêmes, confiants, de façon qu’ils ne craignent pas la rencontre avec d’autres réalités, même si ça signifie d’aller étudier « dans le Sud » pour un certain temps.

Il arrive qu’un choc culturel soit bénéfique. Mon propre parcours en témoigne. Il faut que les jeunes Inuits en aient l’assurance.

Nous voulons qu’ils soient en mesure de définir comment ils veulent contribuer au mieux-être de leur communauté, de leur pays et du monde.

Nous voulons qu’ils puissent exprimer leur fierté d’appartenir à un peuple unique au monde qu’on leur aura communiquée.

Et la fierté de choisir parmi mille et une possibilités ce qu’ils veulent devenir, qu’on leur aura également communiquée.

C’est peut-être là l’essentiel de toute éducation et de tout apprentissage.

Ce sentiment de fierté qui nous permet, tous et autant que nous sommes, de nous projeter dans le monde avec espoir et bonheur.

L’enjeu est de taille.

Il consiste à faire comprendre à chaque jeune Inuk que la fierté de son peuple est entre ses mains.

Il consiste à faire comprendre aux aînés qu’ils ont aussi beaucoup à apprendre des jeunes.

Il faut cet esprit de réciprocité pour grandir ensemble.

Sachez que la poursuite des rêves de cette jeunesse, quels qu’ils soient, sera aussi la fierté de tout un pays.

Tous les Canadiens et Canadiennes savent que chaque fois qu’un jeune échoue, c’est nous toutes et tous qui échouons.

Soyez assurés que mon message continuera de rappeler aux jeunes que je prévois rencontrer au cours des prochains jours que l’école, c’est « cool »!

Il en va de votre prospérité, de l’avenir de vos communautés.

Votre désir d’aider à façonner une nouvelle génération de manière à ce qu’elle soit prête à relever les défis d’aujourd’hui et de demain est source d’inspiration.

Il n’y a pas de limites aux rêves, il ne devrait pas y en avoir non plus pour les possibilités qui sont offertes à vos jeunes.

Il faut qu’ils sachent qu’ils sont libres de rêver et qu’ils ont le droit de poursuivre leurs rêves.

Pendant des millénaires, vous avez appris à vos enfants comment tirer profit des ressources de ce territoire.

Vous leur avez transmis un savoir si précieux.

Cette sagesse qui vous vient des étoiles, du mouvement des nuages et de l’onde, du vent qui balaie les plaines enneigées.

Le temps est venu, une fois de plus, d’affirmer votre originalité et de vous réinventer dans le monde d’aujourd’hui.

De vous approprier les instruments de votre propre développement et de propager ainsi le message d’espoir des peuples du Nord aux peuples de la Terre.

Vous faites la preuve tous les jours que les solutions peuvent et doivent venir de vous.

Oui, je souhaite que de ce Sommet sur l’éducation inuite naissent des étincelles d’espoir, comme ces aurores boréales qui dessinent dans le ciel du Nord de majestueux champs de lumière.

Sachez que je suis de tout cœur avec vous!